Archive for décembre, 2013

19 décembre 2013

Enlève tes tiags, Al !

Al Gore, « Le futur, six logiciels pour changer le monde », éditions de La Martinière, 2013, traduit de l’américain.

Comme s’il  s’adressait d’emblée à un vieil ami, Al Gore évoque dès les premières pages de son livre, sa défunte mère et ses états d’âmes d’auteur. Mais au lieu de continuer sur son chien Shiloh adoré, il change brutalement de registre et se transforme en bête de scène d’un un TED ecolo-politico-economico-technico-scientifique intensif. Réchauffement climatique, imprimantes 3D, Big data, probiotiques, éducation des filles,  épigénétique, printemps arabe, transhumanisme, OGM, démographie, extension urbaine, ADN poubelle, pollution chimique, Chine, bioélectronique, chaque thème est abordé par des chiffres et illustré par d’innombrables sources, plus de 1 500 ! Sans crainte des détails ! Par exemple, pour démontrer la suprématie des probiotiques sur les antibiotiques « une équipe de l’Université de l’Alberta a examiné 124 cas de transplantations fécales et constaté dans 83 % des cas une amélioration immédiate une fois la flore microbienne restaurée. »  Cet inventaire express a son lot de scoops. « En 2010, pour la première fois dans l’histoire, les investissements dans les énergies renouvelables ont dépassé les investissements dans les énergies fossiles. » Al  aurait-il pris trop de probiotiques ? Le livre indique comme source un article de Bloomberg News, pas vraiment le MIT.

18 décembre 2013

Il était une forêt

« Il était une forêt » de Luc Jaquet a deux points fort. Tout d’abord, il est consacré à Francis Hallé. Ce très grand homme y transmet son savoir et fait comprendre l’importance, la beauté et la complexité de la forêt. Le réalisateur restitue la majesté de la forêt dans des plans de toute beauté. Ensuite, Luc Jacquet introduit la forêt dans l’histoire du cinéma, et démontre ainsi que le cinéma s’intéresse enfin aux êtres vivants qu’il ignorait jusqu’ici et dont dépend, pourtant, sa survie. C’est une première.

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Cependant, le film souffre certes de longueurs, d’une image figée et dépassée du scientifique toujours immobile ou dessinant, ainsi que d’une musique envahissante et trop directive sur le plan émotionnel.

L’impression finale est une sentiment mêlé de rendez-vous manqué et d’utilité. L’homme exceptionnel qu’est Francis Hallé nous parle. C’est une voix majeure, indispensable, et tout ce qui vient de lui est d’emblée précieux. Mais le réalisateur ne le laisse justement pas parler, ou si peu, et si figé, que son héritage ne peut se transmettre dans le plaisir.

Francis Hallé perché dans les arbres semble s’envoler, sans que l’on ait pu l’attraper.

9 décembre 2013

Jugaad : vers un jugaadwashing ?

Lorsque Jane Birkin racontait avec tout son naturel comment, se rendant compte qu’elle n’avait pas ses boules Quies dans un train de nuit très bruyant, elle en avait elle-même créé en deux minutes à partir d’un tampon et d’une bougie, elle faisait sans le savoir une magnifique publicité à l’innovation Jugaad, ce terme indien qui signifie la « capacité ingénieuse d’improviser une solution efficace dans des conditions adverses en utilisant des ressources limitées ».

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L’innovation Jugaad, redevons ingénieux ! de Navi Radjou, Jaideep Prabhu et Simone Ahuja,  est une ode à l’intuition et à l’intelligence en période de crise.
Jugaad existe, comme le rappelle le livre, dans toutes les sociétés,  du « Système D « en France (le fameux vieil adage « en France on n’a pas de pétrole mais on a des idées »)  au Do it Yourself aux Etats-Unis en passant par Gambiarra au Brésil. Si le Juggad est aussi avancé en Inde, c’est, entre autres, parce que le quart de la population vit avec moins de 2 dollars par jour, « presque tous les indiens pratiquent le Jugaad au quotidien» rappelle Navi Radiou.

Avec la crise, le bon-sens revient
Jugaad a six principes : rechercher les opportunités dans l’adversité, faire plus avec moins, penser et agir de manière flexible, viser la simplicité, intégrer les exclus, suivre son cœur. Les exemples des pays émergeants livrés dans le livre sont très convaincants. A peu de frais et avec une belle ingéniosité, il est possible de téléphoner, d’utiliser un ordinateur, de sauver un bébé prématuré et de rendre d’immenses aux populations à faibles revenus.
« L’innovation Jugaad arrive dans les pays riches » nous annonce le livre qui décrypte bien la paupérisation croissante. Oui, 24% de la population européenne, soit près d’un quart de celle-ci, vit ou risque de vivre sous le seuil de pauvreté et en situation d’exclusion sociale. Or face à ce fléau, les entreprises occidentales continuent à dépenser des milliards d’euros pour des inventions rarement disruptives ou des « plus produits » de plus en plus minces et ratent ainsi la réponse Jugaad, nous avertissent les auteurs. C’est donc une aubaine pour les solutions garage. En France, entre le succès du concours Lépine, des Fab Labs et de l’innovation sociale, le nombre de geeks et d’enfants qui bâtissent une navette spatiale en Lego dès 2 mois, on est plutôt bien lotis sur le segment « on a pas de pétrole mais on a des idées », on est prêts !

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Steve Jobs, vraiment ?
Le livre devient moins convaincant lorsqu’il veut montrer que l’innovation Jugaad est à l’œuvre dans les multinationales occidentales. Le cas de Renault, qui a su fabriquer des voitures moins chères, est très parlant car une vraie prouesse. D’autre cas sont plus douteux. La magie Jugaad aurait permis à Garnier Color Naturals de passer de 2% à 20 % de parts de marché en Inde sur le marché de teinture des cheveux à domicile. Comment ? L’Oréal a modifié son produit,  baissé ses prix, réduit les doses et le packaging et avec une partie réutilisable conformément à la culture anti-gaspi indienne.  Cela ne s’appelle-t-il pas tout simplement du marketing ? (Et quid de la chimie déversée par cette nouvelle pratique de masse dans les eaux, dans des régions qui n’ont pas de système d’assainissement ?) Plus loin, “Comment Facebook domine la révolution low-tech”  grâce, selon le livre, à son interface utilisateur hyper simplifiée,prête à sourire lorsque l’on sait que Facebook a au moins 30 000 serveurs et une utilisation sophistiquée des données personnelles. Quant à Steve Jobs, il présenté comme « celui qui a le plus efficacement recouru au principe Jugaad consistant à suivre son cœur ». Oui, Steve Jobes était génialement intuitif, passionné, courageux et à l’écoute des utilisateurs, mais est-ce suivre son cœur de ne pas se soucier des conditions de travail des sous-traitants et de la pollution, quand on a des milliards de dollars de bénéfice ?

Un risque de jugaadwashing
En occident, le cœur de ce mélange entre l’intelligence, l’ingéniosité et la générosité, n’est pas dans les multinationales comme Lafarge, L’Oréal, Air Liquide ou Siemens, très présentes dans le livre, mais chez des pure players issus de l’économie sociale et solidaire et du développement durable. Certains d’entre eux sont heureusement cités, comme le service de paiement Compte-Nickel, cet accès aux services bancaires dans les bureaux de tabac qui tient du génie Jugaad. Oui, on voudrait que Hughes Le Bret et Ryad Boulanouar, les fondateurs de cette initiative, si elle marche, aient le prochain Prix Nobel Jugaad.  Bien d’autres auraient pu y figurer : TerraCycle, Goedzac, Le Chênelet, etc.  Ce sont eux qui vont réussir la révolution Jugaad,  si le Jugaadwashing, après le greenwashinge et le fairwashing, ne l’emporte pas.

Alice Audouin

Article publié dans le hors-série du magazine Stratégies consacré à la Transition (décembre 2013), premier volet : l’économie collaborative.

4 décembre 2013

Interview de Jacques Attali : pour une modernité de l’altruisme

Interview publié dans le Hors-série du magazine Stratégies consacré à la Transition, en kiosque à partir du 5 décembre 2013

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Alice Audouin : Vous vous engagez pour une économie positive. De quoi s’agit-il exactement ?

Jacques Attali. L’économie positive, c’est l’ensemble des activités dont le critère de décision est l’intérêt des générations suivantes. Elle réconcilie la démocratie, le marché et le long terme, c’est-à-dire le partage entre générations, l’accès et l’empathie entre acteurs.  L’entrepreneuriat social, le microcrédit, l’économie inclusive, les entreprises intégrant le long terme comme Patagonia, sont les précurseurs de cette économie positive.

A.A. Quelle est la place de l’économie collaborative dans l’économie positive ?
J.A. Une économie collaborative c’est une économie altruiste, au sens d’une collaboration au sein d’une même génération. L’économie positive suppose une économie collaborative avec les générations suivantes. C’est donc une partie, mais non le tout.