Archive for juillet, 2013

17 juillet 2013

Edouard Bard, Cassandre du climat malgré lui

L’éminent climatologue Edouard BARD, professeur au Collège de France (Chaire de l’évolution du climat et de l’océan), directeur adjoint du CEREGE (Aix-Marseille Univ, CNRS, IRD, CdF) et Académicien, spécialisé sur le réchauffement climatique et ses conséquences sur l’élévation du niveau des mers, fait le point avec Alice Audouin.

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Alice Audouin : Nous sommes dans un café, La Belle Hortense, à Paris, alors avant d’aborder les questions scientifiques, commençons par une discussion de comptoir, parlons de la pluie et du beau temps ! 🙂 Le temps pourri du mois de Mai a été utilisé dans les media pour minorer le réchauffement climatique, c’est triste, non ?
Edouard Bard : Oui et je le regrette, j’ai pu voir que certains médias ne s’étaient pas privés de ce raccourci. Mais c’est faire preuve d’une grande myopie. Pendant qu’en France la température était plus de 2°C sous les normales saisonnières, ce mois de mai 2013 était le 3ème mois de mai le plus chaud depuis plus d’un siècle à l’échelle mondiale! Il ne faut donc pas utiliser les chiffres d’une période aussi courte pour tirer des conclusions, car un mois est une goutte d’eau dans l’Océan du climat. Gardons-nous d’interpréter, dans un sens comme dans l’autre, une hausse ou une baisse locale et transitoire de la température. De nombreux facteurs météorologiques interviennent sur ces échelles de temps. Ce qui est important, c’est que les variations climatiques globales agissent à long terme. Le réchauffement climatique ne peut donc s’évaluer que sur des tendances de plusieurs décennies, c’est à dire de l’ordre d’une génération humaine. Notre mémoire personnelle est très imparfaite et ne permet pas de se rendre compte d’un tel phénomène. C’est pour cela que les scientifiques mesurent et archivent les paramètres climatiques de façon détaillée et sans parti pris.

A.A. : Que faut-il attendre de nouveau dans le rapport du GIEC qui paraitra fin 2013 ? Peut-on s’attendre à ce qu’il soit encore attaqué par les climato-sceptiques ?
Edouard Bard : Les grandes lignes sur les températures, les pluies et le niveau marin, ne devraient pas beaucoup changer. Ce prochain rapport compile les avancées scientifiques de la dernière décennie qui se caractérise par une meilleure connaissance de la complexité du système climatique et de certaines composantes qui n’étaient pas encore prises en compte dans les simulations des modèles numériques. Au final, le message sera toujours un peu le même et les incertitudes sur la prévision à long terme restent importantes. Ces difficultés inhérentes à la marche de la science et à la complexité du système climatique, seront probablement exploitées par les climato-sceptiques, mais les climatologues doivent rester sur cette ligne scientifique, sans exagération ou simplification caricaturale, en ne masquant rien des incertitudes et du travail qui reste à réaliser.

A.A. : Souhaitons donc les médias réagiront différemment que lors du dernier rapport et comptons sur des journalistes vigilants comme Sylvestre Huet ou Stéphane Foucart pour désamorcer la bombe éventuelle ! Rentrons maintenant dans le vif du sujet. Le réchauffement prévu est de 2 à 5 ° d’ici 2100 selon le Giec et entraine une élévation du niveau des mers. Où en est-on aujourd’hui en matière de prévision concernant cette élévation? Va-t-elle s’accélérer ?
Edouard Bard : Une élévation de 50 cm à 1 mètre est prévue d’ici 2100. Depuis un siècle nous observons une accélération de l’élévation du niveau de la mer. Par ailleurs, nous connaissons bien mieux les facteurs de cette élévation. Outre le réchauffement bien sûr, qui augmente la température de l’eau de mer en la dilatant, nous identifions mieux le rôle majeur de la fonte des glaciers et des calottes glaciaires. Cette fonte de glace a aussi un impact sur la salinité et les courants océaniques, ce qui aura d’autres conséquences sur le climat – on parle de rétroactions.  Lorsque ces conséquences amplifient la perturbation de départ on parle de rétroaction positive, même si c’est plutôt négatif sur la planète. En bon Français, on parlerait de cercle vicieux…  Il y a en a d’autres dans le système climatique, par exemple ceux qui concernent le piégeage du gaz carbonique par l’océan, qu’il est le premier puits de carbone au monde. On sait aujourd’hui que des rétroactions physico-chimiques et biologiques diminueront son efficacité. Or si la captation océanique décline, le CO2 devrait s’accroitre considérablement dans l’atmosphère. Ce qui accélérera le réchauffement climatique. Pas vraiment de bonnes nouvelles, donc !

A.A. : Les océans jouent donc à la fois un rôle de retardateur, mais apparemment à terme, d’accélérateur du réchauffement climatique, comment expliquer cela ?
Edouard Bard : Il va falloir faire un peu de science ! 🙂 Pas de panique, c’est très simple !  L’eau liquide a des propriétés très particulières, notamment une grande cohésion à cause des liaisons entre les différentes molécules d’eau. Pour la chauffer il faut beaucoup plus d’énergie que pour chauffer la même masse d’air, de glace ou d’autres solides (10 fois plus que le fer ou le cuivre!). Pour mieux comprendre le réchauffement actuel et le rôle de l’océan, il est important de distinguer les notions de température et de stockage de la chaleur. La température de l’océan a augmenté de quelques dixièmes de degrés en un siècle, mais la chaleur stockée pour arriver à cela est bien plus grande que celle qui, pendant le même temps, a réchauffé l’atmosphère de 1°C. Cette énergie qui réchauffe l’océan est même tellement importante qu’elle représente 90 % du stockage énergétique lié au réchauffement climatique! Plus la combustion de carbones fossiles avance, plus le feu sous la « casserole océanique » augmente !

A.A. : Comment définissez-vous votre mission en tant que chercheur en climatologie ? Est-ce que le fait de travailler sur le réchauffement climatique vous conduit à un mode de vie plus écologique en tant qu’homme ?
Edouard Bard : Comprendre les changements climatiques. Evaluer les différentes causes qui le font varier, pour aboutir à une juste évaluation des causes naturelles. Ceci doit permettre de distinguer celles dues à l’activité humaine. En tant que scientifique, je ne peux être ni optimiste, ni pessimiste. Ce sont les faits qui me forcent à être réaliste. Les changements majeurs sont en route. A mon niveau de citoyen et non de chercheur, j’essaie, oui bien sûr, d’avoir un mode de vie plus écologique.

A. A : Quels sont vos chantiers actuels ?
Edouard Bard : Ils sont nombreux. Je développe mon laboratoire à Aix-en-Provence avec plusieurs appareils de très haute technicité : des spectromètres de masse complexes, lourds et malheureusement très chers. Ils sont indispensables pour faire avancer les recherches que je conduis avec mon équipe.
Tout d’abord, ils serviront à dater des archives climatiques comme des sédiments lacustres et océaniques, comme des coraux qui nous permettent de suivre l’évolution du niveau de la mer. Par ailleurs, nous pouvons suivre la dissémination du gaz carbonique anthropique en mesurant la teneur en carbone 14 du CO2. Les combustibles fossiles ne contenant pas de carbone 14, ces mesures permettent de mesurer le mélange du carbone naturel avec le carbone anthropique.  Le carbone 14 nous procure, en quelque sorte, une photo en négatif de la contamination du CO2. C’est d’ailleurs comme cela que l’invasion du carbone fossile a été mesurée la première fois dans les années 1950 par le professeur Hans Suess, des années avant la mise en évidence de l’augmentation du CO2 atmosphérique à l’Observatoire de Mauna Loa  par son collègue Dave Keeling.
Avec mon équipe, nous cherchons aussi à reconstituer la variabilité de l’activité solaire pour pouvoir étudier son impact sur le climat au cours du dernier millénaire. Cette période est connue pour avoir eu de fortes variations,  à la fois l’Optimum médiéval, ce réchauffement  (entre 950 et 1250) pendant lequel les Viking s’étaient installés au Groenland, ainsi que le Petit âge glaciaire (entre 1400 et 1800) lui aussi bien marqué en Europe. Or nous savons que ce Petit âge glaciaire a été influencé par l’activité solaire. Notre but est de mieux évaluer le rôle du soleil dans le climat passé et à venir.

A. A : Passons à l’espoir qui fait survivre au réchauffement climatique. Peut-on imaginer un évènement qui sauverait la situation ? Une éruption volcanique, une géo-ingénierie bien pensée ?
Edouard Bard : On sait qu’il y a une grosse éruption volcanique, assez forte pour affecter le climat, environ tous les 20 ans. La dernière a eu lieu en 1991, mais nous ne savons pas quand aura lieu la prochaine. Néanmoins, ne nous leurrons pas, si le souffre des volcans peut aider en refroidissant temporairement l’atmosphère, ce n’est qu’une rustine, qu’une solution d’appoint. La géo-ingénierie part de ce principe, l’idée la plus en vogue consistant justement à vouloir injecter de l’oxyde de soufre dans la stratosphère qui se transformerait ensuite en fines poussières de sulfates. Mais l’effet refroidissant ne durerait que de un à trois ans, et ne devrait pas faire baisser la température de plus de 0,5°C. Or il y a déjà un degré de trop et quelques autres degrés supplémentaires qui vont arriver d’ici 2100. L’injection de soufre serait donc largement insuffisante et poserait des problèmes scientifiques et diplomatiques insurmontables.

A. A : Et pourtant, alors que nous sommes au café, vous ne noyez pas votre désespoir, un seul verre de vin vous suffit et votre sourire persiste malgré ces mauvaises nouvelles !

MAKING OFF

A.A : Merci pour ces éclairages experts qui doivent nous conduire à agir ! Une dernière question plus personnelle, tu as corrigé les trois quart des informations scientifiques de cet interview, il faut dire que l’avais compris à l’envers cette histoire de rétroactions et que si je ne pars pas de l’image d’une casserole sur le feu, je ne comprends rien à l’énergie. Du coup je me demande si je n’ai pas écrit trop de bêtises sur le plan scientifique dans mon chapitre sur le climat dans mon livre « On entend dire que l’écologie c’est fini » ? 🙁
Edouard Bard : Non Alice, je l’ai lu, c’est OK ! 🙂
A. A : Champagne ! 🙂

Lire le dernier article d’Edouard Bard dans le magazine La Recherche :

Bard13LaRecherche.pdf

Pour en savoir plus :
8 juillet 2013

QUIZZ : Etes-vous eco-consciente?

2768771340Publié dans « Madame Figaro » spécial Green du 5 juillet.

Un test que j’ai volontairement conçu dans l’esprit de … Madame Figaro ! 🙂

Pour faire le quizz en-ligne :

http://madame.lefigaro.fr/societe/etes-vous-ecoconsciente-060713-433018

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Quizz « Etes-vous eco-consciente? »
(les réponses en bas)

1 – 5 heures sur Internet pour trouver une location cet été ! Cette recherche a émis combien de CO2 (envion) ?
A – Zero
B – 50 grammes
C – 500 grammes

2 – Le chef étoilé de votre choix
A – Alain Passart, pour ses potagers en permaculture
B – Christian Sinicropi, pour sa recette aux ailerons de requin
C – Yannick Alléno et son Terroir parisien

3-Que se passe-t-il à Paris en 2015 ?
A – La 21 ème Conférences des Parties sur le Climat (COP 21)
B – Jane Fonda publie son Kamasutra
C – Christophe de Margerie (Total) renonce au pétrole pour le solaire

4 – Lorsque vous  achetez une paire de chaussures, vous pouvez  contribuer indirectement à :
A – La déforestation de la forêt Amazonienne
B – La création d’emploi en France
C – L’enrichissement de votre banque avec vos agios

5 – Quelles sont les marques les plus engagées dans le développement durable ?
A – Valentino et Ermegildo Zegna
B – Ekyoet Stella McCartney
C – Dolce & Gabbana et Balmain

6 – Prendre le train à la place de la voiture, c’est
A – 10 fois mois
B – 100 fois moins de CO2
C – pareil

7 – Le Prince Haakon de Norvège fait un speech en plein air à- 25°C habillé :
A – en manteau de fourrure d’ours blanc
B – dans une bulle chauffée
C – en vêtements techniques contre le froid

8 – L’impact carbone de l’ or vierge (extrait d’une mine) par rapport à  l’or recyclé (extrait d’un ancien bijou)
A – 50 fois inférieur 
B – 100 fois supérieur
C – le même

9 – Quel produit écologique vient de lancer la marque de luxe Gucci ?
A – Un sac à main en crocodile d’Ile-de-France
B – Une gamme de sac en tannage végétal
C – Une gamme de sacs garanti zéro déforestation

10 –En Arctique, l’ours blanc va disparaitre, pourquoi?
A – il ingère des produits chimiques qui le rendent stérile
B – les renards gris se mettent à manger les oursons
C – il ne peut plus chasser le phoque assez longtemps dans l’année du fait de la fonte de la banquise

11 – Quelle fourrure est autorisée dans le commerce :
A – Le ragondin
B – Le chat
C – Le singe

12 – En 2100, la température de la planète aura changé de :
A – + 0,50 degrés
B – -0,5 degrés
C – de + 2 à + 5 degrés

13 – Où est-il plus écologique d’avoir une résidence secondaire ?
A – Au Brésil
B – A La Baule
C – A Ibiza

14 – Made in Bengladesh
A – Il vaut mieux éviter                                                                                                                1
B – Où est le problème ?
C – Il faut exiger de meilleures conditions de travail

15 – Pfff…ce mois de Mai pourri
A – Le réchauffement climatique c’est du bluff !
B – Le mois de Mai est l’un des plus chauds de l’histoire de la planète, le réchauffement climatique avance
C – C’est ponctuel donc cela ne veut rien dire

16 – Un scientifique très engagé contre le réchauffement climatique :
A – Jean Jouzel
B – Claude Allègre
C – Francis Hallé

17 – Ce qui consomme le plus d’énergie :
A – Un rasoir électrique
B – Un sèche-cheveux
C – Un vibromasseur

18 – Les fraises les moins émissives en carbone en ce moment :
A – Françaises, sous serre à cause de la pluie
B – Marocaines, cueillies en plein air
C – Hollandaises, sous serre

19 – Qu’est-ce qui pèse le plus de CO2 chez les Français ?
A – Notre chauffage
B – Notre achats
C – Nos déplacements

20 -Le Groupe LVMH possède une direction de l’environnement depuis :
A – 2013
B – 1993
C – 2003

21 Combien de femmes climatologues y a-t-il en France (environ)?
A – 300
B – 30
C – 3

Les bonnes réponses :

: C, : A, 3 : A, : A, 5 : B, : B, 7 : C, : B, :C, 10 : C, 11 : A, 12 : C, 13 : B, 14 : C, 15 : B, 16 : A, 17 : C, 18 : B, 19 : B, 20 : B, 21 : A

Merci à Emmanuelle Paillat du Cabinet Carbone 4 et à Cécile Lochard de Citizen Luxury, consultées pour ce questionnaire.