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22 novembre 2012

Le magazine littéraire Books affiche un climato-scepticisme virulent

Books est un magazine littéraire mensuel réputé, spécialisé sur l’actualité littéraire internationale. Il vient de publier un numéro spécial, daté de novembre 2012, consacré à « 25 idées qui dérangent » (qui n’est pas sans rappeler « Une vérité qui dérange » d’Al Gore). Le directeur de la rédaction et de la publication, Olivier Postel-Vinay, précise dans son éditorial que le contenu de ces idées, qu’elles paraissent vraies ou fausses au lecteur, « mérite un détour ». Aux côtés d’idées comme « La Bible est un beau pot-pourri », « Big Pharma manipule les médecins » ou « L’évolution n’explique pas tout », figure : « Le changement climatique est une illusion ».

Le contenu de cette idée mérite, en effet, le détour.
Le changement climatique : une fausse croyance, selon Books
Selon l’idée développée dans le magazine, le réchauffement climatique n’est pas un fait mais une croyance. Dans un contexte où cette croyance se répand, ce qui est donc dérangeant selon Books, c’est que cette croyance se trouve être fausse. Que l’homme modifie grandement le climat depuis 1850 par sa combustion d’énergies fossiles, que la température augmente d’ici la fin du siècle d’environ 4° C, que le changement climatique modifie dans les prochaines années la géographique, l’agriculture, l’économie et les conditions de vie des habitants, que les événements climatiques extrêmes se multiplient, que l’homme occupe pour la première fois de son histoire un pouvoir de type géologique entraînant une nouvelle ère, l’anthropocène… toutes ces idées, très dérangeantes si elles étaient vraies, relèvent selon Books, de la mythologie.
Hélas (car nous préférerions que Books ait raison), le réchauffement climatique n’est une croyance que dans la tête des climato-sceptiques. Pour tous les autres, c’est un fait. Tous les autres, c’est-à-dire : tous les climatologues* en fonction dans le monde, Météo France, le CEA, l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE), la Nasa, la Banque Mondiale, le CNRS, l’Académie des Sciences… c’est-à-dire tous ceux dont les travaux de recherche et les publications démontrent aujourd’hui la réalité du changement climatique.

(*Oui, tous : aujourd’hui aucun climatologue en exercice n’est climato-sceptique. Aujourd’hui, cela vaut le coup de l’écrire deux fois, zéro, pas un climatologue en exercice, n’est climato-sceptique. La liste des climato-sceptiques compte uniquement des scientifiques non climatologues ou des climatologues à la retraite.)

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Books réunit la plus belle brochette de scientifiques hors-jeu
Pour démontrer que « le réchauffement climatique est une illusion », donc une croyance, Books a dû trouver les perles rares, peu nombreuses parmi les scientifiques. La perle, c’est Richard S. Lindzen. Cet ex-climatologue, célèbre et très controversé aux États-Unis, a 72 ans et passe actuellement tranquillement sa retraite dans le sud de la France et bien loin du Massachusetts Institute of Technology (MIT), mais Books n’hésite pas à le présenter sous l’étiquette de ses anciennes fonctions, professeur de climatologie au MIT, et à publier une photo sur laquelle il paraît vingt ans de moins. Cet ancien scientifique est actuellement discrédité au regard de sa proximité avec les lieux de lobbies financés par l’industrie pétrolière et ses annonces sur une baisse globale des températures depuis dix ans, infirmées par la climatologie actuelle. Richard S.Lindzen est par illeurs lié, selon le media américain DeSmogBlog, à l’Institut Heartland, haut lieu de la lutte contre la reconnaissance officielle du réchauffement climatique, financé (budget 2012 de 6 millions d’euros) par des transnationales comme Koch Industries, Microsoft, Pfizer, GlaxoSmithKline, RJR Tobacco. Il est également co-signataire du « Manifeste des seize » avec Claude Allègre, qui après avoir perdu sa bataille menée avec son ami Vincent Courtillot à l’Académie des Sciences face à Édouard Bard, a trouvé de nouveaux amis aux États-Unis. Ils furent donc seize à signer en janvier 2012 une tribune dans le journal américain le Wall Street Journal (évidemment après son rachat par Rupert Murdoch, ce dernier étant un climato-sceptiques américain notoire), au titre sans détour : « Nul besoin de paniquer sur le réchauffement climatique ». Le but de cet article était de dissuader les candidats à l’élection présidentielle de se lancer dans une économie « décarbonnée ». Les signataires ne comptent une fois de plus, aucun climatologue en exercice, mais encore et toujours des retraités ou des scientifiques non climatologues. Ce manifeste dénoncé par l’ensemble de la communauté scientifique réussit pourtant à être défendu par Books, dans un grand encadré.

Richard S. Lindzen est interviewé pour Books par Benoît Rittaud (auteur du livre Le Mythe climatique) qui est, rappelons le, mathématicien, lui aussi climato-sceptique très actif et connu des climatologues pour ne rien connaître au climat. Serge Galam, dont Books recommande l’ouvrage Les Scientifiques ont perdu le Nord est quant à lui physicien de formation, initiateur de la sociophysique (l’utilisation de méthodes et concepts issus de la physique pour décrire des comportements politiques et sociaux) et simple membre d’un laboratoire de recherche de l’école Polytechnique, le « Centre de recherche en épistémologie appliquée ». Là encore, l’épistémologie, c’est proche du climat, mais ce n’est pas le climat. Il est lui aussi un ardent climato-sceptique.

Les motivations des climato-sceptiques sont aujourd’hui connues. Naomi Oreskes, historienne des Sciences de la Terre aux États-Unis et auteur d’un ouvrage sur les racines du climato-scepticisme, Les Marchands de doute (Le Pommier, 2012) confiait au magazine La Recherche au printemps 2012 le résultat de ses années de recherche sur les climato-sceptiques : « Il s’agit de scientifiques âgés, qui ont eu énormément de succès à l’apogée de leur carrière et qui à présent reçoivent de moins en moins d’attention. Adopter des positions iconoclastes sur des sujets sensibles leur permet de continuer à bénéficier d’une certaine existence médiatique et scientifique ». Elle confie au journal Le Monde dans la foulée, lors de son passage à Paris, « La plupart de ceux qui mettent en cause la science climatique, ou qui assurent qu’il y a un débat sur ses principaux constats, ont auparavant contesté la réalité des pluies acides, du trou dans la couche d’ozone, ou encore de la nocivité du tabac… C’est le premier indice qu’il ne s’agit pas réellement de science, car vous ne trouverez jamais un vrai chercheur naviguant entre des sujets aussi variés et exigeant des compétences aussi différentes ».

A l’heure où le ridicule des climato-sceptiques fait rire les milieux éclairés, où la corruption de scientifiques par les industries pétrolières et la faiblesses de leur CV en climatologie éclatent en plein jour, où des climato-sceptiques retournent leur veste pour sauver leur réputation, comme le professeur Richard Muller, de Berkeley, qui annonce publiquement dans le New York Times du 28 juillet 2012 « Call me a converted skeptic » (« Appelez-moi un sceptique converti ») et où, pour finir, la canicule de l’été 2012 suivie de Sandy commence à illustrer aux Etats-Unis ce que changement climatique veut dire, Books fait comme si de rien n’était et apporte, en bon soldat, de l’eau au moulin du discrédit.

Les croyances du milieu littéraire
Car il faut bien être soi-même dans la croyance pour participer à un tel éloignement du réel. Que s’est-il passé, pour que LE lieu de la connaissance et de la lutte pour la vérité, le LIVRE, de tous les combats contre l’escalavage, le fanatisme, la guerre, le capitalisme sauvage, soit autant passé à côté d’une donnée aussi importante pour l’humanité ? Comment la compréhension du monde s’est-elle arrêtée à cet endroit là ? Est-ce par rejet épidermique de la figure de l’écologiste ? Est-ce par incapacité à imager les bouleversements qu’implique cette nouvelle ère géologique ? Est-ce parce que la figure du scientifique « hérétique » domine notre représentation* de la science, lui donnant droit d’avoir raison « seul contre tous » ? Est-ce parce que l’écologie est interprétée comme un principe de « sanction » ? Est-ce parce que la vérité continue à être représentée comme un isolée et marginale, forcément à l’écart du consensus ? Est-ce parce que nous sommes littérairement formés par des auteurs qui n’ont pas connu le réchauffement climatique ? Est-ce parce que nous ne sommes pas Allemands et que donc nous n’avons ni Peter Sloterdijk, conscient des réalités climatiques en cours, ni Gunther Anders, ayant consacré sa vie à la nouvelle donnée anthropologique de notre époque à savoir notre puissance d’auto-destruction ? Est-ce parce que notre héritage culturel est avant tout social ? Est-ce parce que ne pas être d’accord est une posture plus différenciante qu’être d’accord ?

(*Et pourtant un minimum de culture scientifique ferait justement entrer le climatologue dans cette figure du scientifique « hérétique ». Entre 1895, date de la découverte du changement climatique (qui fit un flop à l’époque) et 2012 (heure où les scientifique alertent un monde plutôt sourd), il y a 120 ans de désert et cela continue. Cette petite vidéo inconnue, Haroun Tazieff face à Cousteau lors d’une émission télévisée de 1979, aide à comprendre que la position contre le réchauffement climatique est dominante, ce qui commence seulement à changer maintenant : http://www.ina.fr/economie-et-societe/environnement-et-ur…)

Au moment de l’ouverture du Sommet de Doha sur le climat et quelques jours à peine après la parution du rapport de Banque Mondiale annonçant les impacts catastrophiques d’un réchauffement probable de 4° C à horizon 2100, la frilosité du milieu littéraire français face au réchauffement climatique est un fait dont il devrait s’alarmer. Au lieu d’être du côté du réel et de l’enjeu pour l’Homme, ses propres stéréotypes et croyances le conduisent parfois à considérer la climatologie comme une parascience. La capacité du monde intellectuel à défendre la science dans son combat pour la vérité est ainsi mise à mal. C’est un drame pour la science, qui perd un allié, un drame pour les intellectuels, qui perdent en clarté et un drame pour la société, qui, par cette influence, accélère sa mise en danger.

Les exceptions
La vie littéraire française semble se dérouler en dehors de la réalité climatique. Rentrée littéraire après rentrée littéraire, chariant chaque année des centaines d’ouvrages, le changement climatique semble à l’écart des thématiques des romans et des préoccupations des écrivains, à de très rares exceptions près comme L’Écologie en bas de chez moi d’Iegor Gran, Journal intime d’une prédatrice de Philippe Vasset, Le Messie du peuple chauve d’Augustin Guilbert-Billetdoux ou Opera Mundi de Stéphane Audeguy. On n’atteint même pas le quota de 1 % de contre-exemples d’une indifférence généralisée.

Fort heureusement, ce qui sauve est par chance souvent proche du péril. Juste à côté de Books, sur l’étagère du buraliste, figure actuellement la Revue des Livres (RdL) au titre évocateur « Penser et agir en tant qu’espèce. Histoire et politique des bouleversement climatiques ». RdL aborde le thème avec une grande intelligence et une grande impertinence, proposant justement bon nombre d’idées dérangeantes sur le changement climatique. RdL met son zèle dans sa relation critique avec le réel et non dans son déni. Voici une perle, d’un autre type.

22 novembre 2012
Alice Audouin