Archive for juillet, 2011

26 juillet 2011

Interview croisée : l’inséparabilité du social et de l’écologie

François Flahault, philosophe, et Eloi Laurent, économiste, abordent le social et l’environnement comme un tout, démontrent leur inséparabilité et  luttent contre l’arbitrage entre les deux. Leur chemin vers cette vision  commune est pourtant différent, il part d’une réflexion sur le bien commun  pour le philosophe, et d’une étude des liens entre les inégalités sociales  et les crises écologiques pour l’économiste. Ne s’étant jamais rencontrés  auparavant, ils croisent pour la première fois leur point de vue, dans les Jardins du Palais-Royal, à l’initiative d’Alice in Warmingland

1498377909Derniers ouvrages parus :
-François Flahault, « Où est passé le bien commun » (Mille et une nuits, janvier 2011), « Le crépuscule de Prométhée » (Mille et une nuits, novembre 2008)
-Eloi Laurent, économiste, auteur de « Social-Ecologie » (Flammarion, mars 2011), « Une Union sans cesse moins carbonée ? Vers une meilleure fiscalité européenne contre le changement climatique », avec Jacques Le Cacheux (Notre Europe, 2009)

Alice Audouin : L’écologie et le social font partie du bien commun, une notion malheureusement aujourd’hui peu investie.

François Flahault : Il est évident que notre environnement physique et biologique constitue un bien commun ou bien collectif. Mais notre environnement social et relationnel constitue lui aussi notre milieu de vie et, à ce titre, un bien commun. L’écologie ne concerne pas seulement notre existence matérielle, mais aussi notre existence sociale et notre existence psychique. Chacun de nous vit dans un écosystème complexe fait de ses relations directes ou indirectes avec les autres, de tout ce qui structure ces relations, mœurs, institutions, lois, entreprises, État, de tout ce qui les nourrit, culture, activités de toute sorte, goûts que l’on partage, biens matériels et immatériels, et bien sûr, de ressources naturelles. Quand cet écosystème se disloque, l’être humain se désagrège avec lui. Les dépressions liées au chômage, marquant la perte de lien social, en sont une preuve. Derrière la dégradation du lien social, du travail, de l’environnement, des institutions et la montée des inégalités sociales, ce sont les conditions d’existence et d’épanouissement de l’humain qui sont en jeu et qui sont menacées. Nous agissons comme si la vie sociale allait de soi, nous regardons la société comme une donnée, comme une route où l’on conduirait ensuite à sa guise son propre véhicule, mais il s’agit au contraire d’un terreau fragile, qui peut facilement se dégrader et qui doit donc sans cesse être entretenu et jardiné. Pour cela, le bien commun doit être réinvesti, c’est une notion bien plus bien plus riche que celle d’intérêt général qui a une origine économique et politique, définie comme la somme des intérêts particuliers. La somme des intérêts individuels n’équivaut pas forcément au bien commun, surtout dans une société où ces intérêts sont plus que jamais de court terme.

Eloi Laurent : En économie, l’approche théorique standard consiste à penser que les mécanismes de coopération sont optimaux, qu’ils n’ont pas besoin d’être entretenus ou corrigés. Or les crises écologiques et les inégalités sociales sont la preuve que les mécanismes de coopération existants, économiques et politiques, ne sont pas optimaux et doivent être corrigés. La « tragédie des communs » de Garrett Hardin nous démontre depuis 1968 que pour atteindre un optimum social et écologique, la poursuite de l’intérêt individuel ne suffit pas. Si chacun ne pense qu’à son propre territoire, il finit à long terme par le détruire. Le duel de notre époque, c’est donc la « main invisible » d’Adam Smith contre « la tragédie des communs » de Garrett Hardin, avec Elinor Ostrom, et ses bonnes institutions de gouvernance écologique, comme juge de paix !

Alice Audouin : Peu d’ouvrages de philosophie s’attachent à ce point de départ de l’être humain, aux conditions préalables et nécessaires à sa viabilité et à sa pérennité.

François Flahault : Cette approche est malheureusement marginale, car elle introduit les dernières découvertes la primatologie, la paléoanthropologie et de la pédopsychiatrie, qui démontrent le besoin qu’a l’être humain, non seulement enfant mais aussi adulte, d’un environnement propice pour développer et maintenir une bonne vie physique et psychique. Ces disciplines sont éloignées de la pratique philosophique actuelle essentiellement tournée vers le passé et l’étude de l’histoire de la philosophie. Les philosophes ont tendance à rattacher l’écologie à un rêve d’harmonie, une poétique, un nouvel altruisme, donc loin des concepts qu’ils investissent le plus. L’idée de dire que la vie sociale précède l’être humain, le façonne, parait tellement de bon sens que l’on s’arrête là, cela paraît être une banalité. Pourtant, lorsque ce qui soutient l’existence s’effrite, il faut s’en occuper.

Alice Audouin : Comment  la notion de bien commun a-t-elle laissé la place à celle d’intérêt, à l’origine de l’individualisme contemporain?

François Flahault : La notion de bien commun nous vient de l’antiquité. Elle est encore présente chez Thomas D’Aquin qui pense, comme Aristote, que la vie en société est l’état naturel des humains. Cependant, dès le XIVe siècle, les Franciscains ont commencé à penser que l’homme ayant été créé par Dieu, n’a pas eu besoin de la société, des institutions et de la culture pour être pleinement humain, et que ce sont les hommes qui ont délibérément créé la société pour pallier leurs déficiences. Portée par le christianisme, cette idée s’est développée: le rôle de la religion est de répondre à nos besoins spirituels, le rôle de la société est de pourvoir à nos besoins matériels. La sociétécommence à être vue comme une organisation utilitaire. L’idée, présente dans la plupart des sociétés dites païennes, selon laquelle la vie sociale et les cultures humaines sont nécessaires pour soutenir notre existence psychique, cette idée a progressivement perdu sa valeur: contrairement à notre corps, notre âme est une substance incorruptible directement créée par Dieu. Et notre âme, c’est ce qui fait de nous une personne. Il a suffit de remplacer Dieu par la Nature pour laïciser cette croyance et la détacher de son origine religieuse. Ainsi, étant assuré de son existence en tant que personne, chacun est libre d’employer sa raison pour servir ses intérêts en ce monde. Il est même souhaitable qu’il cultive cette passion rationnelle qu’est l’intérêt plutôt que des passions destructrices comme l’amour propre et la guerre. Ainsi naît l’homo oeconomicus, corrélat d’une société conçue comme utilitaire, le tout baignant dans le rêve d’une Providence à l’œuvre dans la nature – rêve cher au XVIIIe siècle, et d’où nous vient, avec la fameuse main invisible, l’idée d’une autorégulation desmarchés. Ainsi, l’individu apparaît à lui-même comme ayant une substance propre, une forme de puissance, de potentiel à exploiter, la société étant une donnée extérieure à lui, un terrain où il va exercer ses qualités propres. Comme si l’homme était d’une autre nature que la société et que la planète où il vit. Un colon, en quelque sorte. Cela ouvre l’imaginaire des destins individuels, où chacun devient le héros de sa propre vie. L’individu compose avec la société, mais ne doit son succès qu’à lui-même et à ses qualités personnelles. C’est le self made man, celui qui se fait tout seul et réussit tout seul, et amasse dans certains cas des millions. Les crises écologiques viennent aujourd’hui briser nos rêves prométhéens, elles nous rappellent que nous sommes faits de la même étoffe que la planète dont nous sommes nés.

Alice Audouin : La croissance apparaît alors comme une locomotive qui traîne des wagons d’externalités négatives aussi bien économiques que sociales. Et ces wagons sont de plus en plus lourds à tirer.

Eloi Laurent : Selon moi, sur le plan historique, tout part de la révolution industrielle. Outre sa dimension technique, avec une rupture nette entre les rythmes naturels et le rythme des machines, elle est tout autant une révolution des institutions, à travers la généralisation des droits de propriété, des contrats et de la mondialisation. Cette révolution institutionnelle autant qu’industrielle aboutit, au plan mondial, à la situation décrite par la formule « The West and the rest » (l’ouest et le reste) et marque le début d’un déséquilibre. La Chine, aussi prospère que les pays occidentaux jusqu’à la fin du XVIIème, décroche, et à l’inverse un minuscule pays, l’Angleterre, devient le Royaume-Uni avec un empire économique gigantesque. Tous les rapports précédents entre les pays sont dynamités.  Avec la révolution industrielle, trois phénomènes se juxtaposent, premièrement, la prospérité économique dans un cadre de croissance démographique, ce qui donne tort à Malthus qui a pourtant raison pour les 18 siècles qui l’ont précédés ; deuxièmement, le début des dérèglements globaux environnementaux, les crises écologiques démarrent dès le début du 19ème ; et troisièmement, l’apparition de nouvelles inégalités sociales, le creusement de l?écart entre les plus riches et les plus pauvres, non seulement entre les pays mais également dans les pays. 1950 marque ensuite une autre accélération, encore plus vertigineuse : on passe de la révolution industrielle à la croissance industrielle. Puis arrivent les années 90 avec l’ultime étape, la mondialisation de cette croissance industrielle. Et tous les effets positifs et négatifs se démultiplient alors. La prospérité, les crises environnementales et les nouvelles inégalités sociales se diffusent à une échelle mondiale.

2629796788François Flahault : Les choses empirent à l’Ouest depuis la chute du bloc de l’Est. Avant sa dislocation, il servait de contre pouvoir, y compris en termes de droits sociaux. Les standards étaient élevés chez nous, car le système communiste, concurrent du système capitaliste, se déclarait champion sur ce volet-là, il s’agissait donc de ne pas se montrer trop inférieur, afin de ne pas faire basculer les électeurs de l’autre côté. Syndicats, droits sociaux, acquis sociaux jouaient un rôle politique, dans le cadre de cette concurrence avec l’Est. Une fois le bloc de l’Est dissous, il n’y a plus de scrupules ou de précaution à avoir, et l’on se retrouve avec une seule croyance, une seule idéologie, qui se répand sur la planète, sans adversaire. Le « moi je » triomphe, fondé sur cette fausse idée d’un « je » parfaitement autonome. Il est intéressant d’analyser les discussions autour de la charte de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Dans cette déclaration, il y a un noyau universel, une règle d’or fondamentale, de nature morale, cette idée de ne pas faire aux autres ce que l’on ne voudrait pas qu’ils nous fassent, c’est très bien, mais on reste dans une approche juridique fondée sur une liberté individuelle conçue comme indépendante de la vie sociale. On prend la société comme une donnée, sans se préoccuper de ce qui la rend bonne ou mauvaise, de ce qui va justement lui permette d’être ou non garante des droits des individus. C’est insuffisant. Certains ont pourtant soulevé la question, au moment de sa rédaction, d’y adjoindre la notion de devoir, dans une vision plus systémique de réciprocité entre l’individu et le tissu social. Définir le bien commun et ses modalités de préservation, ce que serait une société « bonne » et les modalités pour qu’elle le reste, est le travail en amont qui n’a malheureusement jamais été fait, aboutissant à une société très individualiste, où chacun a des exigences vis-à-vis de la société devenue une sorte de comptoir de réclamations. Les droits de l’homme ne sont pas la condition mais le résultat du bien commun, qui lui, n’est malheureusement pas investi. Dans mon livre j’essaie de démontrer que les droits de l’homme ont besoin du bien commun, pour ne pas rester boiteux.

Alice Audouin : Comment  justement combiner l’environnement et le social pour aboutir à une société durable?

Eloi Laurent : Il faut cesser d’arbitrer entre le social et l’environnement. Comprenons que la notion même d’arbitrage entre les deux est un non sens. Aujourd’hui, telles que les choses sont présentées et souvent pensées, la question sociale est brandie comme étendard contre la protection de l’environnement. On a su créer un lien positif entre économie et écologie à travers l’économie verte, il est temps que le même couplage se fasse entre social et écologie. Il faut concevoir en amont le lien entre les deux, comme le font déjà la Suède ou l’Allemagne. La taxe carbone se passe très bien en Suède, car ce pays a pensé en amont les impacts sociaux négatifs et les a compensés. Les politiques écologiques ne peuvent exister autrement qu’encastrées dans les politiques sociales. Si un segment de population subit un effet néfaste sur le plan social en raison d’une mesure environnementale, comme dans l’exemple de la taxe carbone qui pénalise en effet en théorie les plus modestes, ce n’est pas la mesurequ’il faut retirer, mais une mesure supplémentaire qu’il faut instaurer pour la population en question, c’est pourtant du bon sens!

Alice Audouin : Si les inégalités sociales sont en amont et aval des crises écologiques, quelles seraient les mesures prioritaires à mettre en place pour lutter contre elles?

Eloi Laurent : A l’échelle de la France, la réduction des inégalités sociales passe par de nombreuses mesures, dont l’augmentation du taux d’imposition pour les plus riches. Il faut réarmer socialement l’impôt. Les Etats-Unis, sous Roosevelt, ont taxé les plus riches à 90 %. Les fortunes taxées n’ont pas quitté les Etats-Unis pour autant. La menace de la concurrence fiscale est dans une certaine mesure un prétexte, surtout pour un pays comme la France, où l’on souhaite vivre et résider. Dans leur articulation directe avec l’environnement, les inégalités sociales doivent être comprises selon la perspective des inégalités environnementales, et en leur sein, la précarité énergétique, qui touche déjà 13 % de ménages et va exploser avec la hausse du prix de l’énergie fossile, est une priorité. En la connectant aux grands projets de rénovation thermique et à une politique de transition énergétique, on peut associer les plus modestes et les classes moyennes, car on peut à la fois réduire la pauvreté et créer des emplois. Il faut plus généralement lutter contre les inégalités environnementales, en intégrant le degré de vulnérabilité de certaines populations. On a tous le souvenir de la canicule de 2003 qui avait majoritairement touché les personnes âgées isolées. Les niveaux de risque, d’exposition, ne sont pas les mêmes selon les populations, en fonction de l’âge, du statut social. Cette justice environnementale est aussi et peut-être surtout à mettre en oeuvre à l’échelle globale. Prenons la question du dérèglement climatique, Les pays riches, non seulement responsables des trois quart des émissions depuis le 19ème, ont aussi davantage de capacités d?’daptation, là encore l’inégalité est au coeur de la crise écologique.

 

 

Alice Audouin : La conscience s’accélère, les propositions sont prêtes, et pourtant l’action semble paralysée, n’êtes vous pas découragés ?

3455627825Eloi Laurent : Tout s’accélère en matière d’environnement, mais malheureusement la crise avance plus vite encore que la prise de conscience. Les derniers chiffres sur les émissions de gaz à effet de serre annoncent des avenirs encore plus sombres que prévus. Je crains une désynchronisation, un temps de retard de la réaction humaine, si rapide soit-elle. C’est un peu Achille et la tortue. Mais je crois au progrès des politiques publiques porté par la soif de justice, je crois au découplage absolu entre développement humain et impact environnemental et à la redéfinition de la richesse et du bien-être.

François Flahault : La notion de progrès a eu le vent en poupe tant qu’on a pu croire qu’il se réaliserait de lui-même, en vertu de la main invisible ou bien des lois de l’Histoire. Mais comme il est de plus en plus évident que tout progrès repose sur des efforts humains et qu’il n’y a pas de providence naturelle qui le garantisse, la tendance, aujourd’hui, est à la baisse des ambitions, sauf bien sûr en termes de richesse matérielle. Je suis frappé par cette atmosphère de renoncement. Même les partis de gauche semblent avoir perdu cette volonté de progrès qui se traduit par une lutte contre l’injustice sociale. On baisse les bras, et cela alors que la qualité de vie sociale et l’environnement sont menacés et que les ressources qui permettraient d’y faire face n’ont jamais été aussi abondantes. Alors, c’est le moment de repenser à un exemple encourageant: au cours des années 1780, une poignée de gens ont entrepris d’abolir la traite et l’esclavage alors que ceux-ci n’avaient jamais été aussi profitables. Ils n’ont pas baissé les bras et leur ténacité a fini par porter des fruits.

Alice Audouin 25 juillet 2011

18 juillet 2011

Fast Fashion : plus vite plus bête ?

La fast fashion regroupe les grandes marques mondiales de la mode bon marché capables de renouveler leurs collections en un temps record, cinq semaines environ. Si elles ont acquis le pouvoir économique depuis environ quinze ans, elles restent sous influence du luxe en matière de création. Les stylistes haute couture, alliés aux premiers rangs des défi lés constitués de rédactrices en chef de magazines de luxe et de directrices de bureaux de tendances, donnent le la de la fast fashion.

Exemple : la fourrure. Celle des défi lés de l’hiver 2010- 2011 pose le problème des conditions d’élevage et d’abattage des animaux, et a été immédiatement transformée par la fast fashion en fourrure « accessible » composée de lapin,de chien… et parfois de chat, ainsi que, pour le moyen haut de gamme, de coyote.

383278338Cette vague de démocratisation concernerait des millions de pièces. Ici, les conditions d’élevage et d’abattage sont bien plus opaques et font l’objet de campagnes de plusieurs associations de protection des animaux, dont Peta. La haute couture intègre-t-elle son infl uence lorsqu’elle décide de telles matières ayant des enjeux sociaux ou environnementaux, s’amplifiant de manière colossale avec leur démocratisation ? La situation est proche concernant le pashmina ou le cachemire, dont les conditions environnementales de production sont optimales, uniquement pour de petites quantités, et dont la production en masse soulève de nombreux problèmes. La responsabilité des créateurs n’est-elle pas, comme pour les scientifiques, de penser aux conséquences de leurs inventions ?

Alice Audouin

Paru dans le magazine Néoplanète. www.neo-planete.com, avril 2011