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14 février 2011

Iegor Gran : un iceberg jeté dans la marmite écolo, qui éclabousse le GIEC

Le pamphlet « L’écologie en bas de chez moi » de Iegor Gran est une photographie saisissante, sincère et drôle du rejet de l’écologie par l’élite culturelle et intellectuelle, ou plutôt du rejet de discours de l’écologie jugé, au mieux, massif et moralisant. Cette photographie est d’autant plus parlante à l’heure où, bien que l’enjeu gagne du terrain, 40 % de la population française (étude Ethicity/Ademe 2010) s’affirme hostile à l’écologie. Force est de constater la difficulté actuelle du réchauffement climatique : être fréquemment perçu comme un dogme, et non comme une réalité.

Dans son ouvrage, l’auteur attaque avec férocité, humour et militantisme intellectuel, deux camps aujourd’hui opposés, les climato-croyants (ceux qui croient aux prévisions du réchauffement climatique) et, dans une moindre mesure, les climato-sceptiques (à l’opposé, ceux qui n’y croient pas). A la place du recul, de la concertation et du doute, le réchauffement climatique déclenche chez les climato-croyants une réaction immédiate, une ruée vers les éco-gestes et autres « to do list » pour sauver la planète, un bouleversement de la vie quotidienne et une nouvelle vision du monde désormais organisée  entre « ce qui est bien »  et « ce qui n’est pas bien » directement inspirée de ce qui est avec ou sans CO2. L’ampoule incandescente devient l’ennemie de l’ampoule basse consommation et la guerre commence. Si l’auteur déplore cette approche réductrice et infantilisante, son double cerveau de Centralien et d’écrivain ne trouve pas non plus de repos chez les climato-sceptiques, le plus souvent dénués, montre-t-il, d’arguments intelligents.

Iegor Gran accuse l’écologie de débarquer dans la société avec un grand récit de menace fondé sur des prévisions alarmantes, des listes de coupables et une liste de produits dits responsables à acheter. La menace climatique crée la  pression du « y a pas le choix, y a qu’à, faut qu’on » et s’appuie dangereusement sur un storytelling digne des grands « ismes » de l’histoire : fin de humanité, apocalypse, catastrophe planétaire, fin de notre civilisation, etc. mis en scène par Yann Arthus-Bertrand, pas vraiment l’élève de Bergman. La façon dont le discours écologiste réinterprète l’histoire de l’humanité sous l’angle univoque de la critique de la science, du pétrole, de la globalisation et du capitalisme et décrit l’homme comme un infâme prédateur de ressources qui doit impérativement ouvrir les yeux sur ses ravages, constitue, pour l’auteur, une menace pour l’humanité bien plus importante que le réchauffement climatique lui-même. Il déplore ce recrutement par la peur et proclame que si l’écologie devient une idéologie, alors il faut la combattre. Ce qu’il fait avec brio.

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Selon Iegor Gran, le « climato-croyant » surclasse une nature à l’état brut et sous-classe ce qui ne se compte pas en pétrole à chasser, la culture. La volonté d’une rupture de civilisation pour mettre en place un mode de vie « durable » inquiète l’auteur, qui se demande ce que va devenir la culture, si l’idéologie verte en venait à la soumettre à son grand programme. Mais force est de constater que sa crainte est pour l’instant infondée. La culture a aujourd’hui tendance à réduire l’écologie à ses deux stéréotypes « dogma » et « baba » et à lui fermer la porte au nez. L’auteur pourrait donc se réjouir au lieu de s’alerter. Les exceptions à cette indifférence sont très rares : moins d’une dizaine d’expositions, pièces de théâtre ou chorégraphies sur la thématique par an, et seulement deux Prix en arts visuels, dont le Prix COAL Art & Environnement évoqué par l’auteur, dont la notoriété est insignifiante comparée à celle du Prix Marcel Duchamp. Reste à savoir si un milieu culturel, volontairement isolé par une barrière d’aprioris de la réalité des dérèglements du monde ne tombe pas  dans l’ostracisme dont il pense se protéger.

Dans cette attaque brillante et impertinente, l’auteur finit pourtant par trébucher du côté des climato-sceptiques à l’occasion du passage qu’il consacre à railler les climatologues du GIEC. Il souligne leur opportunisme, leur médiatisation, leurs avancées de carrières et leurs augmentations de budgets retirées grâce à leur prestigieux statut de membre du GIEC, tels de nouveaux héros de la cause majeure qu’est le réchauffement climatique, « vous vivez enfin votre heure de gloire et vous n’êtes pas prêts à vous en passer. » écrit-il. L’auteur dévoile ici son ignorance des scientifiques professionnels, erreur courante de la part d’ingénieurs pensant pouvoir s’appuyer sur la formation scientifique de leur jeunesse. La réalité est tout autre que son analyse. La climatologie qui, rappelons le, comprend des dimensions de l’océanographie, la glaciologie, la météorologie, la géologie, la biologie, et relève de la recherche fondamentale, avance selon le fonctionnement de la science internationale, au travers de journaux techniques évalués par des pairs (plus de vingt journaux en climatologie). Etre membre du GIEC n’a aucune incidence sur la valeur et l’évaluation de ces publications. Un passage télévisé en Gaule n’a pas davantage d’influence, les scientifiques internationaux qui évaluent les publications sur un plan uniquement technique ne parlant pas le français. Sur la masse des publications en climatologie, le quart seulement concerne le réchauffement climatique. Sur les trois Groupes du GIEC, seul le Groupe 1 comprend des climatologues, soit le tiers, les autres parties, les études d’impacts et la rémédiation ne concernent pas la climatologie. Loin d’augmenter comme l’écrit l’auteur, les budgets de recherche en climatologie baissent, il y a de moins en moins d’appels d’offres, zéro pour l’ANR (Agence Nationale de la Recherche), le CNRS vient d’annuler ceux de  2011 et les crédits européens déclinent. En revanche, rien que pour les Etats-Unis, 500 millions de dollars auraient déjà financé des scientifiques climato-sceptiques, donc pas vraiment ceux du GIEC. Enfin, on se demande de quelle gloire parle l’auteur. Qui a un poster d’Edouard Bard, Jean Jouzel, Hervé Le Treut ou encore Claude Lorius dans sa chambre? Qui les connaît? Les climatologues français du GIEC ont été le plus souvent médiatisés au travers de mises en scènes qui les dévalorisaient (Jean Jouzel savait-il en passant au JT que V. Courtillot était filmé après son interview puis intégré a posteriori au débat ?), le plus souvent du côté de l’accusé, rôle dans lequel ils avouent ne pas exceller (on le confirme) et ne faire que par devoir. Combien d’interviews, de prises de paroles, refusent les climatologues français du GIEC ? La plus grande majorité. Le procès des climatologues est bien immérité, lorsque l’on connaît leur ascétisme, leur fatigue morale de faire partie de la minorité et non la majorité, comme le prétend l’auteur.

Ce livre, intelligent, mordant et la plupart du temps bienveillant, aurait pu dégager le bon espace critique en désignant le problème de fond. Depuis le départ de la question du réchauffement climatique, il y a un mélange du diagnostic et de la solution, aussi bien dans les réflexions, les publications, les groupes de travail, etc. Depuis le départ, les deux ne sont pas clairement séparés et les deux sont pris en main par les mêmes acteurs, or ces deux parties reposent sur des approches, des méthodes et des compétences radicalement différentes. C’est à cause de ce mélange que les solutions sont si mal posées et que les moyens du diagnostic sont si faibles (cf plus haut le financement de la recherche fondamentale en climatologie) Du coup, les solutions partent dans tous les sens : incises réglementaires, tranches d’éco-gestes (le tri de la poubelle immédiatement dilué par les vacances à Marrakech), marketing de produits responsables, etc. C’est en pointant cette erreur de départ, en acceptant que la science ait le rôle principal pour le diagnostic et que l’écologie n’ait qu’un rôle parmi d’autres pour la solution, qu’un chemin constructif et moins menaçant pourra être dégagé.

« L’écologie en bas de chez moi » est le torture-test de coollitude des écologistes. En retour, on aurait envie de proposer à l’auteur, aussi doué pour attaquer la science que défendre la culture, un torture-test de coollitude vis-à-vis des climatologues du GIEC. Cela consisterait tout simplement à rencontrer un climatologue (s’il aime être entre Centraliens, Valérie Masson-Delmotte, centralienne, scientifique, climatologue, mieux encore, paléoclimatologue, membre de l’équipe de Jean Jouzel serait un bon choix) qui lui expliquera comment les climatologues, en général, voient le WWF.

Alice Audouin