Archive for novembre, 2010

16 novembre 2010

« La carte et le territoire »: la néo-ruralité gagne le Goncourt

« La carte et le territoire » de Michel Houellebecq a reçu le Prix Goncourt. Dans son livre, l’auteur délivre une prophétie bucolique, plaçant les néo-ruraux au coeur de sa prospective.

Disparition de l’univers Houellebecquien ?

Les accros de Houellebecq sont déçus, l’accusent de s’être assagi, d’être plus populaire et moins sulfureux. Dans chaque Houellebecq, il y a à la fois une approche sociologique de notre époque, une description d’une souffrance psychologique individuelle, une morale et surtout une prophétie. Ces quatre ingrédients sont bien là dans La carte et le territoire. La prophétie est tout aussi puissante que dans ses derniers livres, mais plus surprenante encore, car aux antipodes de l’univers culturel rattaché à l’auteur : elle concerne l’écologie, un thème étranger aux habitués de Houellebecq et au milieu littéraire, ce qui explique sans doute qu’ils soient passés à côté.

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Des références constantes à l’écologie

Les références à la nature, l’écologie et au développement durable sont innombrables dans La carte et le territoire, parmi elles : Ode, larmes à l’appui, aux produits durables qui ne disparaissent pas des rayonnages et qui ne sont pas soumis au « diktat irresponsable et fasciste des responsables de lignes de produits » ;  testament de toute la fortune du héros pour la protection des animaux ; insensibilité face à la richesse ; refus de placer de l’argent dans des produits financiers ; achat d’une Lexus 100% électrique ; retour à la vie rurale pour les deux principaux personnages du livre ; préservation d’une nature intacte par les deux mêmes protagonistes (la tondeuse n’a pu être domptée pour le premier, 700 hectares de nature sont retirés aux chasseurs et protégés pour le second) ; découverte immédiate de la joie de « couper du bois » dès l’installation à la campagne  ; double homélie en faveur de William Morris prônant fin XIXème « l’abandon du système de production industriel au profit de communautés artisanales et agraires » ; description détaillée de l’impact environnemental des cendres des personnes incinérées ; analyse de la domination très regrettable du fonctionnalisme en architecture ;  mise en valeur d’un idéal architectural de « bâtir des maisons pour les hirondelles » comme métaphore d’une nature se libérant de l’homme ; décapitation simultanée d’un homme et de son chien rapprochant leur destin ontologique ; vision du futur comme un « village planétaire » ayant réussi le « think global, act local » ; jeux de mises à mort d’insectes par des mygales comme preuves de perversité ; offrande des derniers mots du livre à la nature, « le triomphe de la végétation est total. »

De la carte vers le territoire

La prophétie de Michel Houellebecq est celle du trajet de la carte vers le territoire. L’amateur de Google Maps s’en retourne à la campagne, vers un territoire rural vidé de ses archaïsmes, réinvesti  autrement. L’auteur annonce l’avènement de néo-ruraux pacifistes et d’origine urbaine  (« sans animosité particulière » p.416), revenant à l’artisanat avec une dimension locale et humaine tout en gardant le principe de capitalisme de marché et d’entrepreneuriat (« Ce n’était pas la fatalité qui les avait conduits à se lancer dans la vannerie artisanale, la rénovation d’un gîte rural ou la fabrication de fromages, mais un projet d’entreprise, un choix économique pesé, rationnel. » p.416). Si ce retour au local se fait du côté de l’offre de produits, ce n’est pas le cas du côté de la demande qui est, elle, de plus en plus mondialisée (« D’une année sur l’autre la nationalité des clients changeait, et voilà tout » p.416). Une sorte de nouveau marché « France » se réinvente ainsi en réinvestissant la valeur de son territoire.  L’auteur annonce une nouvelle génération « relocalisée », qui ne cherche nullement à renverser l’ordre établi mais à prendre place dans cet ordre  (« Cette nouvelle génération se montrait davantage conservatrice, davantage respectueuse de l’argent et des hiérarchies sociales établies que toutes celles qui  l’avaient précédées » p.417) et qui se soucie bien moins de justice sociale à une échelle macro-économique que de qualité de vie à l’échelle de son village. Au final, la France étend la force d’attraction de ses « bons produits du terroir » et son « bon vivre en région » d’une sphère internationale à une sphère nationale, vers sa propre population.

L’art a besoin d’un bon topographe

Pour l’auteur, l’art continue à portraiturer et légitimer les héros d’une l’histoire aujourd’hui avant tout économique. Les plus grands chefs d’entreprises de ce monde veulent leur portrait par l’artiste le plus cher (miroir de leur propre apogée financière) et leur curiosité s’arrête à leur narcissisme. L’art côtoie principalement la géographie, la sociologie, la topographie, l’histoire, et ne peut que regretter ses évolutions récentes. Après le regrettable échec du projet de société de William Morris et du mouvement Arts & Crafts que déplore le père du héros, on comprend alors que le remplacement du premier slogan du Bauhaus  « Il n’existe aucune différence essentielle entre l’artiste et l’artisan » par « L’art et la technique, une nouvelle unité » (passage de l’époque de Paul Klee à celle de Mies van der Rohe), en est le triste ricochet. Les « bonnes valeurs », là encore, sont dans les savoir-faire culturels locaux et dans  « la main de l’homme » au coeur du processus de création en opposition à l’uniformisation industrielle.
Cette plaidoirie est parfaitement en phase avec les « signaux faibles » actuels : irrégularités dans la côte de Damien Hirst, attaques virulentes sur l’aspect purement économique de l’art (cf. la tribune de Jean Clair dans Le Monde « Contre l’art des traders » le 2 octobre 2010), création d’un atelier du développement durable par le Musée d’Orsay portant justement l’accent sur William Morris, création en 2010 du prix COAL Art & Environnement (www.projetcoal.fr), etc. L’art s’apprête à corriger ses excès et reprendre son rôle dans l’organisation sociale.

Correspondances littéraires nouvelles

Les correspondances littéraires sont totalement inédites pour un univers Houllebecquien. Si l’auteur annonce se référer à Perec et Borges, les affinités avec la nature et l’écologie sont là encore flagrantes. Tout d‘abord, avec Ivan Illitch (cf. La Convivialité) chef de file de la sociologie critique de la société industrielle sous l’angle de la défense de l’intégrité de l’homme vue comme capacité de produire seul un bien de A à Z, puis avec D.H. Lawrence (cf. L’amant de Lady Chatterley) emblématique d’une littérature de tradition anglo-saxonne sur le travail et l’industrie dans son affrontement direct avec la nature et enfin, avec Thoreau, nos deux héros partant vivre dans des espaces naturels ne procèdent-ils pas à une expérience de type Walden, avec exception du supermarché ?

Une conversation à peine entamée

Quant aux deux faiblesses du livre, le personnage d’Olga et l’enquête policière, elle ne freinent en rien la lecture et se contentent se laisser voir la naïveté suprenante et les capacités intuitives de l’auteur. Non, Olga, une jeune russe très arriviste et matérialiste, acclamée par F. Beigbeder comme l’une des plus belles filles de Paris, ne tombe pas amoureuse d’un artiste inconnu, silencieux, petit, chétif, mal habillé, sale et fauché et ne passe pas non plus dans la foulée des week-ends dans des Relais & Châteaux avec lui, c’est non seulement improbable mais impossible. Quant à l’enquête policière, elle est à la limite à la fois de la parodie et du manuel de sociologie, et offre quelques digressions sur différents sujets alimentant la conversation.
Car le livre de Michel Houellebecq est une conversation. La trame sert de décor et mobilier au salon dans lequel Michel Houellebecq reçoit son lecteur pour évoquer des sujets qui lui tiennent à cœur et partager ses intuitions. Intuitions brillantes et justes sur la société, qui avertissent le lecteur de ce qui l’attend : le paradoxe d’un monde à la fois mieux conservé et plus déraciné, moins uniformisé et plus marchand, plus écologique et plus inégalitaire. La fin de l’égalité comme idéal de société. La revanche de l’esprit conservateur comme allié de ces nouvelles approches patrimoniales et locales. Dans ce cadre, la relation fils-père, et non père-fils, centrée sur un besoin d’héritage, prend également tout son sens.

15 novembre 2010

Prix Pictet 2011 : le thème « croissance » était-il une bonne idée ?

Le prix Pictet 2011, « premier prix photographique d’envergure internationale dédié au développement durable », porte cette année sur le thème de la Croissance (Growth).

La qualité des photographies est incontestable. Les meilleurs photographes, les plus engagés et plus talentueux, sont dans la course. Et pourtant, il y a quelque chose qui ne fonctionne pas dans ce bouquet final. De façon générale, l’écho avec le thème n’a pas su être trouvé. Le problème de fond ne vient pas de la démarche des photographes, mais du choix du thème lui-même. Comment aborder un thème aussi général avec des cas aussi particuliers, si pertinents et indispensables soient-ils, comme la série de Nyaba Leon Ouedraogo sur le trafic illégal de déchets électroniques, la série de Christian Als dans le bidonville de Nairobi ou encore les images de Chirs Jordan ayant déjà fait le tour du monde sur les déchets en plastiques dans les cadavres de bébés albatros ? On s’attaque à une partie et on n’atteint pas le tout. Le photographe Stéphane Couturier tente une approche d’ensemble, au travers la description schématique de la production industrielle, mais le rendu photographique est peu convaincant. Le coréen Yeandoo Jung avec la série « Evergreen tour » (photo ci-dessous) est sans doute celui qui s’approche le plus de l’impossible but. Juxtaposant des photographies des salons des habitants de la tour Evergreen, il aborde la dynamique d’uniformisation des modes de vie.

Le fait est que le terme « Croissance » n’est pas un mot rattaché au développement durable. Tel un miroir de notre société, il n’est pas porteur au-delà de la critique. Le propos du développement durable est justement de quitter le paradigme de la croissance, de cesser de raisonner « croissance », sinon pour créer une croissance différente appelée « croissance verte ».
Il aurait par exemple été préférable de partir sur un synonyme de la Croissance, appartenant d’ores et déjà à l’univers du développement durable, comme par exemple le mot Prospérité (cf. le fameux livre « Prosperity without Growth » de Tim Jackson). Il se présence justement comme l’alternative de la croissance. Ou encore plus classique mais déjà différent, le mot Développement. Cela aurait permis d’éviter une énième critique en règle de la croissance et l’impression de « déjà vu » qui émane des photographies des finalistes.
Depuis 1972, la critique la plus juste et aboutie de la croissance (rapport « Limits to Growth ») est déjà constituée. De nombreux indicateurs, observateurs, auteurs, rapports, scientifiques, ONG, intellectuels, ont déjà nourri, complèté, élargi, la critique de la croissance. Cette critique est mûre, pleine, riche. Il faut bien sûr l’actualiser. Mais plus urgemment encore, il faut s’en servir pour changer. Répéter la critique est un champ créatif limité.

Par ailleurs, dans les communications du Prix, le thème de la croissance est présenté de façon biaisée, la croissance serait, très schématiquement, bien pour le social mais pas bien pour l’environnement. Citons le communiqué de presse du Prix : « Pourtant, alors qu’elle semble nous emmener tout droit vers une catastrophe environnementale, la croissance améliore chaque jour la santé et les conditions de vie de millions de personnes à travers le monde ». Cette présentation est subjective, idéologique, incomplète, sinon fausse. Car la croissance menace aussi chaque jour la santé et les conditions de vie de millions de personnes à travers le monde. La croissance, quand elle s’empare du marché du Bio ou des énergies renouvelables, est aussi un bienfait pour l’environnement. Et elle nous emmène tout droit vers une catastrophe tout autant sociale qu’environnementale. Quelle objectivité de l’image peut être garantie si cette dernière illustre un thème d’ores et déjà orienté dans sa présentation ? Si le but était de ne sélectionner que les dimensions négatives environnementales de la croissance, alors il aurait fallu dans ce cas choisir des thèmes plus ciblés comme : « erosion », « pollution », etc.

S’il faudra attendre 2012 pour que le prix Pictet retrouve le champ lexical du thème sur lequel il se positionne, les photographies de ce Prix 2011 sont, dans tous les cas, fort belles et fort utiles.

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Alice Audouin

Galerie Les Filles du Calvaire
17, rue des Filles-du-Calvaire
75003 Paris
Exposition jusqu’au 29 novembre 2010.