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9 août 2010

Culture et développement durable

Si le développement durable  ne devient pas une nouvelle culture, une nouvelle manière de voir et d’agir, en tenant compte des limites de ressources, des équilibres humains et des écosystèmes, cela signifie qu’il ne sera pas intégré, qu’il ne pourra se concrétiser dans le quotidien et les habitudes de chacun, et qu’il sera condamné. Pour une intégration culturelle réussie du développement durable, le secteur de la culture, des arts visuels en passant par la musique ou la littérature, doit jouer un rôle prioritaire. C’est loin d’être le cas aujourd’hui.
Le développement durable est non seulement un terme, mais un concept, une nouvelle vision du monde et une nouvelle façon de vivre. Une nouvelle civilisation est possiblement en germe. Son enjeu culturel est l’acceptation libre par chacun des limites de son environnement et l’utilisation de ces limites pour définir un nouveau cadre d’épanouissement. C’est en entrant, petit à petit, dans nos représentations, nos valeurs, nos jugements esthétiques, nos aspirations, nos envies, et enfin et surtout, dans nos habitudes, que le développement durable deviendra une réalité, une valeur fondatrice La culture prise « dans son sens le plus large […] peut aujourd’hui être considérée comme l’ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts, les lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l’être humain, les systèmes de valeur, les traditions et les croyances. » (définition Unesco)

Une culture du développement durable atomisée

1475762408Comment se crée actuellement la culture du développement durable ? Par la diffusion de connaissances, la mise en œuvre d’actions et de gestes, la valorisation de certaines valeurs, le bouche à oreille, etc.
Les émetteurs de cette culture sont divers et nombreux :

  • L’Etat, via l’enseignement du développement durable dans les établissements scolaires, les campagnes de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (Ademe), les Grenelle ;
  • Les « people », au travers de leurs engagements médiatisés ;
  • Les ONG, par la diffusion de leurs campagnes d’alerte ;
  • Les politiques engagés, via leurs prises de parole ;
  • Les scientifiques, au moyen de rapports, d’expertises médiatisées ;
  • Les médias, via les sujets d’information, la diffusion de documentaires ;
  • Les grandes entreprises que la loi oblige, dans leurs rapports annuels, à décrire leurs avancées « durables », et qui investissent dans la publicité « verte » ;
  • Les citoyens engagés, enfin, qui s’expriment par leurs actions collectives, leurs blogs;
  • Les intellectuels et artistes, qui produisent des oeuvres, des analyses et une pensée sur la thématique ;
  • Etc.

1416225278Toutes ces informations et actions participent à créer une culture du développement durable. Cette culture n’est malheureusement aujourd’hui ni riche ni solide. Dispersée, quelquefois instrumentalisée, elle est même parfois agressive vis-à-vis de son sujet, aboutissant à l’émergence d’une contre-culture « anti-écolo ». Force est de constater que le développement durable, après 23 ans d’existence, n’a de succès qu’auprès d’un petit cercle d’initiés.

La perception du terme « développement durable » est loin d’être unanimement positive dans le grand public. Le développement durable est encore souvent perçu comme un oxymore insoluble, un « fourre-tout », un « eco-centrisme » dangereux, ou encore une esthétique « anti-confort ». Les projections sont nombreuses. Elles révèlent la diversité des réactions humaines face à la « mauvaise nouvelle » : la découverte des limites réelles d’un monde que nous souhaiterions illimité. Ces réactions, qu’elles prennent le visage du déni, du rejet, de la prise de conscience ou de l’enthousiasme, doivent être prises en compte dans une approche culturelle, c’est-à-dire intégrant une dimension anthropologique. Et comprises comme des étapes d’un long processus menant à l’acceptation. Le chemin qu’il reste à parcourir pour une intégration culturelle heureuse du développement durable est forcément long. Le développement durable ne pourra se diffuser qu’en tant que proposition ouverte, tolérante et conviviale.

Le dynamisme « viral » des citoyens les plus concernés, qui s’organisent en réseau sur Internet, créent des blogs spécialisés, soutiennent des initiatives, participent à des campagnes de sensibilisation, intègrent des critères de développement durable dans leurs achats, leurs projets immobiliers et d’épargne, est le levier central de la diffusion culturelle du développement durable. Il s’agit bien ici d’un nouveau mode de vie, d’une nouvelle culture, minoritaire certes, mais dotée d’une forte dimension participative. Chaque citoyen impliqué diffuse autour de lui à la fois de la connaissance et des modalités d’action.

Le rôle du secteur culturel

1560687260Le secteur culturel investit le plus souvent peu ou mal le développement durable. Prenons la télévision, qui joue un rôle culturel central. Le développement durable y est généralement cantonné à des sujets dans les journaux télévisés ou à des documentaires, ce qui en augmente malheureusement la perception « anxiogène ». Il est globalement absent des séries à large audience, des fictions, des émissions de divertissement, des émissions de débat (exception faite de la controverse pro-Giec anti-Giec…). Or ces contenus sont pourtant ceux où se créent les représentations, la culture. Insérer une dimension de développement durable dans une fiction peut se faire de façon subtile, sans même toucher à l’histoire ou au dialogue. Des gestes comme éteindre la lumière en quittant un appartement, arrêter le moteur de la voiture pendant une discussion avec un piéton, jeter un déchet par terre ou dans une poubelle, ne sont pas précisés dans les scénari, la marge de manœuvre est grande. L’erreur de perspective reste toujours la même : considérer le développement durable comme une thématique de niche et non comme une façon de vivre, une donnée de la société.
Regardons maintenant du côté des romans. S’il y a une belle production sur les dégâts sociaux des entreprises et de nos modes de vie, combien de romans abordent-ils les enjeux environnementaux actuels ? Presqu’aucun. Seules de petites maisons d’éditions spécialisées (mais qui les connaît les éditions Gallmeister ?) s’intéressent véritablement au sujet du point de vue du roman. Il existe bien sûr des exceptions et des auteurs de valeur, mais pas dans le Top 50 de la rentrée littéraire. La logique est certes schématique, mais implacable, pas de roman, pas de fiction au cinéma, pas de discussion du Grand Journal sur le sujet du film, pas de discussion à la cafétéria le lendemain, et ainsi de suite.

Une intelligentsia critique

1125051093Nous pouvons remonter plus loin encore, auprès des intellectuels médiatisés. On ne peut que constater les postures prises par certains vis-à-vis du développement durable : le désintérêt, la critique ou la suspicion. Plusieurs intellectuels médiatiques occupent désormais une position accusatoire vis-à-vis de l’écologie. Comment une contre-culture écologique s’est-elle mise en place dans cette élite ? Parmi les explications : la crainte que des enjeux communs puissent créer des solutions communes de type autoritaire, une idée du plaisir et de la liberté individuelle comme acquis ne pouvant supporter aucune contrainte, fût-ce pour les pérenniser à long terme, la défiance vis-à-vis des personnalités de l’écologie, la confiance sur le  modèle économique actuel, etc. Au final, la surreprésentation médiatique des intellectuels sans expertise sur le sujet et la sous-représentation médiatique des intellectuels pertinents sur le même sujet (qui connaît le philosophe François Flahaut ?) freinent l’avancée culturelle du développement durable.

1991184793Si la situation générale semble difficile, fort heureusement des signaux positifs viennent donner espoir. Les forces en présence sont nombreuses pour une avancée culturelle du développement durable. Parmi ces forces, entre autres, citons :
-Le grand vivier d’intellectuels prolifiques et pertinents sur la thématique, qu’ils soient philosophes, anthropologues, psychanalystes, éthologues, économistes, etc. Toutes les forces en présence sont là pour créer une nouvelle pensée conviviale et un débat ouvert sur le développement durable. Il ne reste qu’à les médiatiser davantage.
-L’action grandissante des artistes contemporains sur des thématiques d’enjeux sociaux et environnementaux actuels relatifs au développement durable, et l’augmentation des lieux de visibilité de leur travail. Cette visibilité correspond aussi à la plus grande ouverture du marché de l’art aux artistes du Sud et à la thématique environnementale.
-Le démarrage d’un débat scientifique, fût-il né douloureusement par la critique, qui saura, s’il est intelligemment mené, placer les données scientifiques au cœur du processus de connaissances, créer un consensus sur des données objectives, ôter l’excès de passion et d’idéologie et créer une nouvelle doxa.

Alice Audouin

Illustrations :

Alerte Climatique : action de Greenpeace
BP au JT de TF1
Charlotte, Sex and the City
Claude Allègre et Luc Ferry
Oeuvre La peau de Chagrin, Art Orienté Objet, Le Magasin, Grenoble, jusqu’au 5 septembre 2010, http://www.magasin-cnac.org/
Poster de l’exposition Naturel Brut (jusqu’au 31 octobre 2010), commissariat d’exposition Lauranne Germond de COAL, voir www.projetcoal.fr

 Article écrit pour « L’Atlas du développement Durable », sous la direction de Gilles Pennequin, éd. Eyrolles ( 2010)