Archive for juin, 2010

21 juin 2010

Rencontre avec Michket Krifa, directrice artistique des rencontres de Bamako

« Mon image c’est moi qui la donne » : c’est le principe éthique que l’organisatrice d’expositions Michket Krifa, commissaire d’exposition, applique dans tout ce qu’elle entreprend en Afrique et Moyen-Orient. Mettre l’image de l’Afrique aux mains des africains, mettre l’image des femmes musulmanes aux mains des femmes musulmanes, voilà une démarche qui parait naturelle et qui est pourtant rare dans la vie culturelle, encore très centrée sur l’occident et son regard sur le monde. Cette image « de l’intérieur » a pour vertu de faire tomber les aprioris de ceux qui s’étaient construit une image erronée. La représentation du rapport Nord Sud s’en trouve réajustée.

« En Afrique, les injustices du passé ne sont pas seulement dans la terre, mais dans les semences. L’art consiste à dégager des terres neuves et réparer les anciennes. » Restituer l’image de soi, créer la représentation de soi, c’est le principe des expositions qu’elle organise sur le Moyen-Orient (Regards Persans, Printemps Palestinien, Women by 1622435831Women…). Ses expositions sur les femmes musulmanes sont des espaces d’expression, non de dénonciation, qui font tomber les stéréotypes orientalisants et les visions instrumentales des pouvoirs arabes. Ce principe a fait des merveilles aux dernières rencontres de Bamako, la biennale africaine de la photographie dont Michket est la directrice artistique, qui ont offert une image nouvelle de l’Afrique, dans la nuance, la subtilité, l’altérité, l’échange. Pour la prochaine édition en 2011, Michket ne dérogera pas à ses principes.

Très concernée par l’environnement, Michket rappelle que le lien à la terre et à l’environnement joue un rôle central pour les artistes africains « les conditions de vie et climatiques ne sont pas toujours faciles, les problèmes liés à la vie sont concrets et entrent naturellement dans le champ de la créativité ». Et au final, c’est l’image que l’Afrique 1107780012renvoie de l’occident qui devient riche d’enseignement. « Je renvoie aux Occidentaux ce qui leur appartient, c’est à dire les rebuts de la société de consommation qui nous envahissent tous les jours« , dit l’artiste béninois Romuald Hazoumé, qui construit ses œuvres à partir de déchets, tout comme le grand artiste ghanéen El Anatsui (photo ci-contre).

Née en Tunisie, musulmane non pratiquante, Michket Krifa fut d’abord actrice, mais le marché du cinéma tunisien ne lui permettait pas de faire carrière. Venue en France, elle refusa les rôles « d’arabe de service » selon son expression et amorça des études sur le lien entre cinéma et histoire. Pour elle, le culturel, le social et le politique doivent être étudiés ensemble.

Ses gestes écologiques au quotidien sont dictés par son fils « super écolo ». Michket, aussi belle à 50 ans qu’à ses débuts, met le curseur sur l’être et non l’avoir. « Le temps, la distance, la rêverie sont devenus un luxe dans nos vies. » Elle tente d’extraire ces moments de grâce dans un agenda rempli jusqu’en 2015.

 

Publié dans Neoplanète, numéro 14

20 juin 2010

Le mariage est écologique !

Dieu Ecolo donne sa bénédiction : mariez-vous ! Ca tombe bien, c’est la saison. Tous les petits bouts de châteaux à la ronde sont tous réservés jusqu’à fin septembre. Monsieur Météo répond à 15 000 appels par jour. Le grand moment va arriver. En version laïque ou religieuse. Pour le bonheur des mariés et …de l’environnement. Avant, tout était divisé en deux, deux célibataires, deux appartements, deux lits, deux réfrigérateurs, deux salles de bain, deux machines à laver…après tout devient un : un couple, un appartement, un lit, un chauffage, une salle de bain, une machine à laver. 1192768021C’est bingo pour la planète ! Seul hic à passer côté environnement pour atteindre ce graal de réduction carbone : le mariage lui-même et le voyage de noces, dont l’impact environnemental peut plomber tous les bénéfices à venir. Pour l’éviter, quelques petits secrets de green-wedding-planner : faires parts par Internet, tandems à disposition des invités, traiteur local et végétarien, alliance d’or éthique « Oro Verde », tenues de soirée louées, robe de mariée composable, voyage de noces dans un Ashram accessible en train, etc.

Avec un tel plus pour la planète, le mariage mériterait bien une modification du code civil! L’article 215 pourrait, tiens, y intégrer une dimension environnementale « Les époux s’obligent mutuellement à une communauté de vie et à faire émission carbone commune ». Et pourquoi pas une prime au mariage, un bonus écologique ? En indexant la prime à la longévité du mariage ! Oui, mais alors il faudrait alors aussi en toute logique mettre un malus au divorce. Au moment de divorcer, les émissions carbone additionnelles des futurs célibataires seraient calculées et bing ! obligé de payer le surplus ! à moins de choisir une solution de co-habitation, par exemple avec d’autres divorcés. Et la prime à la casse ? En cas de remariage, elle pourrait aussi fonctionner…

Chronique pour le magazine Neoplanète, numéro 14, juin-juillet 2010

www.neo-planete.com

10 juin 2010

Les meilleurs documentaires sur l’environnement au Festival International Cinemambiente de Turin

Le Festival International du film d’environnement Cinemambiente de Turin dirigé par Geatano Capizzi prouve une fois de plus pour sa treizième année d’existence la qualité exceptionnelle de sa programmation sur le thème de l’environnement. Les douze films de 37545326la sélection CinemAmbiente_Immagine[1].JPGpour le prix international démontrent une maturité inédite, un investissement du réel sans idéologie et un équilibre abouti entre l’expertise, l’identification de solutions et l’ancrage émotionnel. Le festival se clôture le 6 juin au soir avec la remise du Prix international du meilleur documentaire à Life for Sale de Yorgos Avgeropoulos sur le thème de l’eau au Chili, ainsi qu’une mention d’honneur pour Snake Man (L’Homme aux Serpents) d’Eric Flandin, consacré au héros environnementaliste Colombien Franz Kaston Flores.

 

Une grande expertise sur les enjeux globaux

Parmi les douze films finalistes, quatre sont dédiés à des enjeux globaux. Très aboutis, ils provoquent de véritables chocs. L’impact de The End of the Line tient de l’électrocution. Consacré au thème de la surpêche, il diagnostique avec précision de l’effondrement des stocks de poisson et de end_of_the_line.jpgla biodiversité marine, chiffres, scientifiques et experts à l’appui. 798606924Nos ressources halieutiques seront totalement anéanties en 2048 et la spéculation financière sur cet effondrement est déjà en place, avec la congélation de dizaines de milliers de tonnes de poissons à forte valeur marchande. Un autre grand enjeu global lié au précédent, le plastique, fait l’objet du très rigoureux et esthétique documentaire Plastic Planet de Werner Boote. Il se démarque des autres films d’ores et déjà nombreux sur le sujet, par son expertise sur la chimie du plastique et son enquête inédite sur les achats des entreprises auprès de fournisseurs de produits en plastique, démontrant qu’à l’heure actuelle, aucune entreprise n’a le détail de la composition du plastique qu’elle achète. Un test au hasard d’un ballon en plastique fabriqué en Chine et acheté par une entreprise européenne prouve la présence de mercure, une substance totalement interdite. L’enjeu de l’énergie « verte » est porté avec détermination et humanité par The 4th Revolution de Carl-A Fechner, qui démontre la possibilité d’une transition vers les énergies renouvelables et analyse les raisons du refus actuel de ce passage, avec en première ligne la crainte d’une décentralisation du pouvoir. Enfin la toxicité domestique est abordée dans Chemerical – Redefining Clean for a New Generation d’Andrew Nisker, sous un angle original et convaincant, au travers du challenge d’une famille qui doit cesser pendant trois mois d’utiliser des produits d’hygiène et cosmétiques chimiques et doit composer elle-même tous ses produits à partir d’ingrédients naturels.

 

Des situations locales analysées avec un point de vue global et humain

1913820175Dans cette sélection internationale, trois films excellent par leur capacité à investiguer une situation environnementale locale dans ses différentes dimensions, notamment humaines. Le film lauréat Life for Sale (à ne pas confondre avec le lifeforsale.jpgdocumentaire du même nom sur le système de santé américain) donne un point de vue sphérique de son sujet, la privatisation de l’eau au Chili. Là-bas, n’importe quel particulier ou entreprise peut acquérir une quantité d’eau (litres / secondes) de source, rivière, lac, etc. et en faire l’usage de son choix, y compris spéculatif. Les conséquences sont tragiques pour les villages et la biodiversité de la région d’Atacama où il ne pleut jamais et où le rapport à la terre reste sacré, car l’eau y est possédée à 50 % par les compagnies minières (le Chili produit 10% du cuivre du monde) qui non seulement l’utilisent mais la rejettent empoisonnée. Garbage Dreams de Mai Iskander, montre, au travers du parcours de trois adolescents attachants, les conséquences sociales et environnementales de l’arrivée des compagnies étrangères dans le marché du traitement des déchets au Caire, jusqu’ici l’affaire d’une communauté entière, les Zebaleen, qui se rémunère grâce au recyclage minutieux de tous les déchets ramassés. Enfin, Cowboys in India de Simon Chambers enquête sur la réalité de la communication sur le développement durable de Vedanta Aluminium Limited, filiale de 855758312.2Vedanta Ressources, un groupe minier anglais de 7 milliards de dollars de revenus annuel, et en particulier sur ses engagements sociaux et environnementaux annoncés haut et fort dans le cadre de sa cowboys_original.jpgprésence dans une région parmi les plus pauvres d’Inde, l’Orissa. Le parcours accablant et laborieux de la recherche de preuves concrètes aboutit ici à un homme broyé par une machine, là à une femme écrasée par un camion (300 à 500 camions parcourent chaque jour les routes construites par Vedanta, sans aucun passage piéton dans les villages), ici encore un bâtiment entièrement vide avec une fraîche pancarte Hôpital… autant d’événements isolés qui se retrouvent mystérieusement effacés dès le passage du journaliste. Flairant de plus en plus le parfum de la corruption, l’enquête doit finalement s’arrêter du fait d’intimidations physiques. Rappelons qu’Amnesty International a publié un rapport accablant sur Vedanta en Orissa et que la fameuse tribu Dongria Kondh qui a alerté James Cameron sur sa situation comparable à celle Avatar, est déplacée par Vedanta. Dans le rapport développement durable de Vedenta se trouvent décrites pêle-mêle ses actions de philanthropie, le plus souvent à venir, ses prévisions de production d’aluminium qui sont multipliées par cinq entre 2009 et 2011 et ses démarches pour être exonérée d’impôts sur ses lieux d’implantation. L’aboutissement du Veda n’est pas pour demain.

 

Portraits de héros

Enfin, cinq documentaires proposent le portrait de personnalités exceptionnelles, deux Colombiens, deux Américains et un Slovène.

679033394Antanas Mockus, ancien maire de Bogota actuellement en cours pour la Présidence de Colombie est le héros de Bogota Change/ Cities on mokus.jpgspeed de Andreas Mol Dalsgaard. Stupéfiant et jubilatoire, le film démontre le résultat, ici la transformation complète de la ville de Bogota, auquel un homme peut aboutir lorsqu’il puise sa force dans ses principes, sa créativité, son courage, son honnêteté et la mise à distance des conventions. Même sensation d’une force risquée, saine et inaltérable, dans le film Snake Man (L’Homme aux Serpents) d’Eric Flandin, consacré à la personnalité et l’action exceptionnelles de Franz Kaston Flores, vétérinaire, aventurier et fondateur de la Fondation Nativa en Colombie, qui mène un combat pour la préservation de la biodiversité dans son pays. A Road Not Taken de Christina Hernauer et Roman Keller offre l’angle très original d’une enquête historique sur l’installation de panneaux photovoltaïques sur le toit de la Maison Blanche par Jimmy Carter, qui seront ensuite enlevés par Ronald Reagan, permettant se découvrir le haut niveau de conscience de l’ancien Président américain sur les enjeux énergétiques et sa volonté au final contrariée de développer les énergies renouvelables. Big River Mande John Maringouin présente le Slovène Martin Strel, un homme à l’enfance brisée qui parcourt les fleuves du monde à la nage pour sensibiliser à leur pollution, mais son héroïsme a du mal à dépasser celui de sa prouesse physique. Enfin, Collapse, de Chris Smith donne la parole à Michael Ruppert, un visionnaire à la fois passionnant et effrayant, prophète des tragédies mondiales à venir et chef commando d’un plan de survie fondé, entre autres, sur l’acquisition de semences. Il est malheureusement desservi par une mise en scène sinistre et inquisitrice, bloquant sa force de persuasion.

 

 

Un film sur l’environnement, un film pour l’environnement ?

 Contrairement au documentaire sorti l’année dernière Age of Stupid qui a rendu transparent son bilan environnemental, les films de la sélection internationale de Turin n’ont pas mené cette démarche. Aucun des douze films évoqués n’a communiqué d’informations relatives à l’impact environnemental ou social du tournage. Certains films, comme Plastic Planet, démontrent pourtant une utilisation très abondante de l’avion.

Par ailleurs, la question de la destination des sommes reçues par les documentaires lors d’obtention de prix (à Turin, 5000 euros) n’est pas non plus abordée. Ces recettes vont-elles, et si oui dans quelle proportion, à la cause du film ? Quand on sait que les recettes de l’extraordinaire documentaire The Cove sur les dauphins reviennent à Ocean Conservancy qui n’a pas de campagne spécifique sur la protection des dauphins, et que Franz Kaston Flores, sur qui a été entièrement bâti le documentaire L’homme aux serpents (Snake Man), témoigne n’avoir jamais reçu, ni lui, ni sa fondation, un seul euro des 5000 euros du prix du meilleur documentaire reçu au Festival du Filme d’Environnement de Paris, il faudrait aussi aborder ces questions dans le cadre des festivals.

Pour aller plus loin :

Festival Cinemambiente www.cinemambiente.it

A road ot taken www.roadnottaken.info

Big River Man www.bigriverman.com/

Chemerical www.chemicalnation.com

Cowyboys in India www.channel4.com/programmes/cowboys-in-india

Rapport développement durable de Vedanta www.vedantaresources.com

Garbage Dreams www.garbagedreams.com

Life for Sale www.smallplanet.gr

Plastic Planet www.plastic-planet.at

The End of the Line : www.endoftheline.com/film

The 4th Revolution www.energyautonomy.org

Fondation Nativa de Franz Kaston Flores (Snake Man) www.nativa.org

(voir sur Franz Flores l’article du 22 novembre 2009 du blog Alice in Warmingland « Paul Watson et Franz Kaston Florez, deux héros exceptionnels de documentaires » www.aliceaudouin-blog.com)

Le site de Micheal Ruppert (Collapse)  www.fromthewilderness.com

 

Précision : L’auteur de l’article, Alice Audouin, est membre du Jury International du Festival Cinambiente