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18 mars 2009

François Flahault : le rapport de l’homme à la démesure

Le philosophe François Flahaut, auteur du livre Le Crépuscule de Prométhée (éd. Mille et une nuits), apporte un éclairage original sur les sources culturelles et mythologiques des crises économique, sociale et environnementale actuelles. Directeur de recherche au CNRS, il collabore avec l’EHESS et le Conseil de L’Europe sur les nouveaux indicateurs de richesse.

551292163François Flahaut est un philosophe atypique, qui se qualifie lui-même de post-prométhéen. « Ma recherche consiste à m’interroger sur les bases à partir desquelles le monde occidental a pensé. » Pour cela il s’appuie tout autant sur l’anthropologie sociale, la psychanalyse, l’économie, l’écologie, que la philosophie. Il n’entend pas être dans une lignée d’histoire de la philosophie, et pour lui, le concept né de la page blanche comme preuve du génie jaillissant, c’est du « prométhéisme » !

Pour François Flahaut, le mythe de Prométhée est une source culturelle fondamentale des enjeux du monde actuel car il amorce le rapport de l’homme à la démesure. Ce mythe est le signe annonciateur du triomphe de l’homme vis-à-vis de puissances qui lui sont supérieures (les dieux, la nature, etc.). Il inaugure le pouvoir de l’homme sur les choses (Prométhée vole le feu de Zeus). Les choses (l’énergie, mais ensuite la technique, l’économie, les territoires…) sont l’enjeu du pouvoir et dans la vision prométhéenne un homme seul peut prétendre y accéder, renvoyer en conséquence le rapport des hommes entre eux sur un second plan, comme si la volonté, la conquête, l’édification d’un seul homme pouvait être séparée de la société qui l’entoure, de sa lignée. L’héroïsme prométhéen naît ainsi de la détermination d’un être libre, affranchi. Platon se place dans cette vision de l’homme, en le dotant d’un esprit capable de triompher de tout. Le héros Prométhéen se singularise donc par son autonomie, capable de s’émanciper de la société pour avoir une trajectoire libre et personnelle fondée avant tout sur ses qualités, à l’image du créateur, de l’entrepreneur, de l’explorateur, du conquérant, du bâtisseur. A l’opposé, celui qui « a besoin » des autres est perçu dans la hiérarchie prométhéenne comme un « parasite », un être dépendant, qui est loin d’être perçu comme un héros.
François Flahaut donne dans son ouvrage des exemples concrets de héros prométhéens, notamment dans la littérature, où Jules Verne siège au-dessus des autres, décrivant des territoires à conquérir, défier, explorer, maîtriser….par des êtres d’exception.
Dans sa forme contemporaine, le mythe prométhéen se traduit selon François Flahaut, par la puissance technique et économique, l’idéal de progrès, le mouvement d’émancipation de l’individu, la légitimité que l’homme s’octroie d’imposer sa culture à d’autres peuples, etc. : un mélange de réalisations louables mais aussi d’abus et de destruction.

Montesquieu est selon François Flahaut, l’un des derniers philosophes non-prométhéens, qui fut conscient que le pouvoir conduisait intrinsèquement à la démesure. Plaidant pour la séparation des pouvoirs de l’exécutif et du législatif, Montesquieu proposait d’organiser le pouvoir des hommes en le divisant, de façon à ce que chaque pouvoir puisse s’arrêter aux portes d’un autre et ne puisse ainsi s’étendre démesurément. Selon lui, les dangers du désir pouvant devenir illimité et ceux du pouvoir pouvant devenir abusif, nécessitent un contrôle et une sanction organisés. Dans les tragédies grecques, le rôle joué par le Cœur était de dénoncer les abus de pouvoir, partant là aussi du principe qu’il doit d’être contrôlé et sanctionné dans ses abus, car sa nature le pousse à la démesure. Le but est l’équilibre : de la puissance… mais contrôlée. Le pouvoir est conscient de sa tendance à la démesure.

Le Siècle des Lumières marque le tournant décisif et fondateur du cycle prométhéen actuel. Par sa capacité de mobiliser la raison (donc la puissance de l’esprit) et sa lutte contre le fanatisme religieux, les grands penseurs cessent de se méfier de la démesure. Albert Hirschmann dans son livre Les passions et les Intérêts, décrit la mutation majeure du XVIII ème siècle, où une passion dite « mineure », l’intérêt, s’impose pour de bonnes raisons: la paix politique, l’essor économique, l’apaisement des mœurs. La montée en puissance de la notion d’intérêt particulier s’accompagne par une nouvelle vision du monde, qu’Adam Smith incarnera parfaitement : l’équation entre l’intérêt individuel et le bien commun. Cumuler les intérêts particuliers devient le meilleur chemin d’aboutir à l’intérêt collectif. Pas de souci à se faire sur la question de la démesure, l’économie et la finance peuvent se développer car elles sont favorables au bien commun et sont rationnelles car fondées sur l’intérêt ! L’orthodoxie de la pensée économique, peut se développer et ainsi se mondialiser au XXème siècle. Or cette orthodoxie économique repose sur les mêmes représentations que celles qui ont sous tendu sa naissance au XVIIIème siècle, une conception où utilitarisme et le bien commun font cause commune. La rationalité de l’individu devient la meilleure assurance contre ses dérives ! La propension à la démesure est ainsi refoulée, niée. Le désir est valorisé en tant qu’expression de l’émancipation individuelle et l’expression de sa liberté et cesse d’être une menace de par sa propension vers l’illimité.

1038125034Si la démesure n’est accessible qu’à une minorité, elle finit, par son effet mimétique, par influencer l’ensemble de la société. Le désir d’argent, au-delà de ce qui est nécessaire pour couvrir ses besoins, est un désir mimétique. Ce mouvement, qu’Hervé Kempf évoque dans son ouvrage Comment les riches détruisent la planète, aboutit ainsi à une impasse que révèle l’écologie : la société scie la branche sur laquelle elle est assise. Alain Grandjean et Jean-Marc Jancovici expliquent cette impasse, au travers de la métaphore de l’Ile de Pâques dans leur dernier ouvrage C’est Maintenant, en montrant comment les ressources de l’île que sont le bois et le poisson finissent par être sacrifiées par les vues spéculatives sur les coquillages (la monnaie).
Nous voilà aujourd’hui. Le réchauffement climatique et ses conséquences de plus en plus alarmantes montrent le résultat de l’addition des intérêts individuels : pas vraiment le bien commun. La nature, définie comme le lieu « de ce que l’on prend et ce que l’on jette », n’a jamais été comptabilisée. Et l’effet boomerang des croyances est là : la finance, lieu de la rationalité présupposée, subit les conséquences d’une conduite abusive. La rationalité prend la tasse.

La crise est pour François Flahaut « une occasion unique pour prendre tout d’abord conscience de la propension à la démesure comme structurelle à l’homme et de la vision restreinte de la société et de la nature par la pensée économique ». Le réchauffement climatique, ayant la particularité d’être indivisible, de toucher tout le monde, est aussi le moyen de prendre conscience de l’interdépendance des êtres et des choses. Mais l’optimisme n’est pas vraiment de mise, car les intérêts à ce que les choses ne changent pas, profitant à certains, sont sans doute supérieurs à l’émergence des nouvelles idées et à un retour à la sagesse. Aujourd’hui, les crises financières, économiques, environnementales restent séparées et sont abordées avec des réponses spécifiques, qui parfois seulement, se recroisent.

Pour François Flahaut, « il est urgent de repenser le pouvoir, de mettre des gardes fous à la propension à  aller trop loin ». Pour cela l’opinion publique a son rôle à jouer (l’équivalent du Cœur dans la tragédie grecque), un rôle de dénonciation, lutte et pression contre les dérives. Mais l’Etat aussi et surtout doit intervenir. A l’heure ou le pouvoir économique s’étend sans contrôle, le pouvoir politique doit être le mur qui limite le pouvoir économique. Le développement de la dimension non utilitariste de la vie sociale est également une piste pour sortir de l’impasse. Ainsi au Conseil de l’Europe, le travail sur les nouveaux indicateurs de richesse, en collaboration avec laCommission sur la Mesure de la Performance Économique et du Progrès Social est un bon point de départ. Mais pour François Flahaut, « il est illusoire de développer des nouveaux indicateurs sans se poser la question de la conception du monde qui les porte. Sans nouvelle vision du monde, il n’est pas possible de le changer. »
Définir « La vie bonne » dont parlait Aristote est plus que jamais d’actualité.

Entretien réalisé le 14 mars 2009