Archive for juin, 2007

12 juin 2007

Edouard Bard, climatologue

Interview publié dans 2050, mai-juin 2007

Edouard Bard est l’un des plus grands climatologues, bardé dedistinctions et de médailles, valeureux dans la bataillecontre les sceptiques du réchauffementclimatique et excellent vulgarisateur,débat avec 2050.
• Titulaire de la Chaire de l’évolutiondu Climat et de l’océan du Collège deFrance
• Directeur adjoint du CEREGE :centre européen de recherche et d’enseignement en géosciences del’environnement (CNRS, Université Aix Marseille, IRD, Collège de France),
• Relecteur du rapport du GIEC

Alice Audouin : Si les scientifiques croient au réchauffement climatique, tout le monde devrait-il y croire ?
Edouard Bard : Cette question est liée au fait que certains pensent que le réchauffement climatique relève du domaine de la croyance. Le changement climatique mondial n’est ni une nouvelle religion, ni un parti politique, ni une idéologie, c’est simplement un fait scientifique que l’on observe à l’aide de nombreuses mesures de notre environnement et que l’on peut expliquer dans ses grandes lignes par les lois fondamentales de la physique, de la chimie et de la biologie.

A.A. : Ta science subit de nombreuses critiques, au point que certains pensent que les prévisions sont fausses.
685075900E.B. : Le système climatique est probablement l’objet d’étude le plus compliqué qui soit. En plus de l’atmosphère, il comprend d’autres compartiments qui échangent avec lui de la matière et de l’énergie comme l’océan, la banquise, les glaces continentales, la végétation … Le nombre de variables à prendre en compte est colossal, et ceci à toutes les échelles spatiales (locales, continentales, ou mondiale) et temporelles (de quelques heures à des centaines de millénaires). Cette complexité a comme conséquences des faiblesses indéniables. Ainsi, on n’arrive toujours pas à comprendre complètement certaines fluctuations qui ont eu lieu dans le passé. Par ailleurs, les prévisions climatiques ne dépendent pas seulement de la science climatique, mais aussi du futur de l’activité humaine et donc de variables qui relèvent des sciences de l’homme et de la société. On pourrait faire un parallèle avec la médecine. Afin d’établir un pronostic pour un patient atteint d’une maladie cardio-vasculaire ou d’un cancer, le médecin établit un diagnostic précis de l’état actuel du patient, mais, celui-ci aura encore une influence considérable au travers de son comportement, entre faire du sport ou continuer de fumer de manière excessive. C’est un peu la même chose pour l’influence de l’activité humaine sur le climat, qui va dépendre de la démographie, de l’économie et de la diplomatie au niveau mondial. Pour simplifier les choses et pouvoir comparer les prévisions climatiques, les scientifiques ont donc bâtis quelques scénarios différents, du plus pessimiste au plus vertueux en ce qui concerne la gouvernance climatique mondiale.

A.A. : Vois-tu un danger dans les prises de position des « sceptiques » qui remettent totalement en cause la possibilité d’une action de l’homme sur le climat ?
E. B. : Tout d’abord j’aimerais dire que je n’aime pas beaucoup ce qualificatif, car l’attitude normale du scientifique est de douter de tout avant de se forger une opinion et de garder l’esprit ouvert pour éventuellement en changer. Les scientifiques sont donc des sceptiques professionnels ! Pour simplifier on peut classer les « sceptiques » dont tu parles en deux types : d’une part, des scientifiques animés de bonnes intentions, mais qui pèchent par ignorance car leurs compétences techniques relèvent d’autres domaines que la climatologie, d’autre part, des personnalités sans compétence technique qui instrumentalisent le débat scientifique pour défendre leurs intérêts politiques, idéologiques, ou économiques, voire tout simplement leur ego personnel. Il arrive aussi que des « sceptiques » du premier type soient récupérés par les seconds afin de les utiliser à leurs fins.

A.A. : Quels sont les garde-fous de ta science face à ces dangers ?
E. B. : Le forum international des scientifiques et son cortège de publications techniques. Il n’est pas parfait, mais il est suffisamment varié et décentralisé pour que les nouvelles études scientifiques soient vérifiées ou invalidées, que les bonnes idées arrivent à émerger et que les idées fausses n’y restent pas trop longtemps. Le problème est que parfois, les nouvelles propositions sont diffusées dans les médias avant même que cette étape incontournable d’évaluation technique ne soit achevée. Ceci étant dit, il ne faut pas s’imaginer que les climatologues veulent construire une « science officielle » et que seuls les vrais scientifiques doutent et prennent en compte les incertitudes des connaissances, ainsi que la variabilité climatique naturelle à toutes les échelles de temps. En réalité, la communauté scientifique qui s’occupe de climatologie fonctionne avec la même rigueur et les mêmes critères que ceux des autres domaines scientifiques comme la physique, la chimie ou la biologie : publication détaillée des résultats, évaluation par les pairs, reproduction des mesures et des calculs par des groupes totalement indépendants, débats lors de colloques internationaux ouverts à tous les scientifiques.

A.A. : Et le GIEC, dont l’écho des rapports est si important ?
E. B. : Il compile et synthétise les informations scientifiques disponibles et fournit aux gouvernants, aux décideurs et aux médias des rapports succincts sur la réalité et les projections du changement climatique. Sa raison d’être et sa grande utilité sont justement d’être un effort complémentaire à la recherche scientifique sur le climat.

Lire Edouard Bard :
L’Homme et le climat, une liaison dangereuse, Découvertes Gallimard n°482, 128 pp (2005)
L’Homme face au climat. Odile Jacob, 448 pp (2006)