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9 avril 2007

Les Sami contre le réchauffement climatique

Les Sami, peuple autochtone européen, subissent de plein fouet le réchauffement climatique. Leur Conseil s’est réuni à Nellim le 16 mars dernier pour faire le point. Une bonne occasion de mieux connaître ce peuple des grands froids dont la vie dépend fortement de la forêt et du climat et de se pencher sur la menace qui pèse sur les rennes, au coeur de leur culture et de leur économie. L’article a une version pdf avec photos (à télécharger) SAMIarticle.pdf

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photo : Sinika, Sami
Les Sami, un peuple autochtone européen méconnu
« Ce qui se passe dans l’Arctique est un baromètre pour le reste du monde »dit John Crump, du « Secrétariat des Peuples autochtones » du Conseil de l’Arctique, un forum qui rassemble huit pays du Grand Nord.
Mais l’impact de ce qui se passe dans l’Arctique n’est pas un baromètre pour le reste du monde, car les pays sont inégaux en termes de moyens pour réagir au réchauffement climatique. L’Arctique, l’Afrique et les zones côtières, seront les premières à payer, bien qu’elles aient le moins participé de tous à la cause de leur nouveaux maux.
Dans le cas des Sami, peuple autochtone européen millénaire à cheval sur la Finlande, la Russie, la Norvège et la Suède, ayant partiellement pu sauvegarder ses traditions et sa langue malgré les pressions et répressions cléricales, économiques et scolaires, les moyens de réagir sont faibles. Il leur reste à s’unir, pour faire entendre leur voix.
Leur voix indépendante est le Conseil des Sami, une organisation non gouvernementale, à ne pas confondre avec le Parlement Sami de Norvège, qui est leur représentation officielle, organisé par le gouvernement norvégien. Le Conseil des Sami donne sa propre définition de son peuple « Nous, les Sami, sommes un seul peuple, unis par notre propre culture, langage et histoire, vivant dans des lieux où, depuis des temps immémoriaux et jusqu’à à des temps récents, nous étions les seuls habitants. ».
Créé en 1956, le Conseil des Sami a pour objectifs : défendre les droits des Sami dans les quatre pays où ils vivent, consolider les liens entre eux et être reconnu comme nation, avec une culture et une économie propres. Les Sami sont un peuple nomade qui fut contraint de se sédentariser et aujourd’hui, les rennes qu’ils élèvent sont parqués dans de très grands enclos naturels qu’ils n’ont plus le droit de les abattre sur place par réglementation de la Commission européenne.Un lieu de rassemblement pour les Sami : Nellim
Les 16 et 17 mars derniers, Nellim a accueilli le rassemblement annuel du Conseil des Sami, à environ 40 kilomètre d’Ivalo et d’Inari, sur le bord du lac Inari, gelé en cette période. Les 30 cm de glace des eaux gelées ont permis à tous les Sami des environs de venir en motoneige en suivant les petits bâtons rouges plantés sur les lacs, indiquant la route. Nellim est un village de 200 habitants à quelques kilomètres seulement de la frontière russe, dont les jardins ont des tipis, vestiges de leur culture nomade. En hiver, les tipis sont nus, faits des troncs de bois se joignant en environ 5 mètres du sol, en attente des tentures du printemps pour devenir le lieu de convivialité de la maison. Sur chaque maison un signe rappelle la culture Sami, notamment des Skolt Sami d’origine russe, nombreux dans le village. Une poignée de porte en corne de renne, un ours sculpté en bois devant la porte ou un portique avec des dessins Sami. Dans le seul bar de Nellim, les Sami bûcherons, pêcheurs ou éleveurs de rennes dont bon nombre sont au chômage, boivent avec les autres finlandais sans que la serveuse ne fixe de limite. Ils repartent parfois sur leur motoneige pouvant monter jusqu’à 200 km/heure, totalement ivres.
Lors de leur réunion à Nellim, il ne fut pas question de boire mais de débattre et prendre des décisions sur le réchauffement climatique, la culture Sami, les rennes, qui sont eu cœur de l’économie et la culture Sami…et de choisir leur nouveau porte-parole.

Le 16 mars : une Skolt Sami à la tête du Conseil des Sami
La nouvelle porte parole Pauliina Feodoroff, une jeune Skolt Sami, a été élue à quelques voix près contre le norvégien Olav Mathis Eira. C’est la femme de culture (réalisatrice) qui a gagné contre l’éleveur de rennes. Ce dernier est assez déçu, il pense que les Sami éduqués « par le système », que ce soit l’ancien système soviétique ou celui des pays nordiques, sont trop assimilés pour défendre les droits Sami.
Pauliina Feodoroff est la réalisatrice du film « Non Profit », tourné près de Nellim. Elle est membre de la communauté des Sami Skolt, d’origine russe. Elle a étudié la mise en scène à l’Académie de théâtre d’Helsinki. « Non Profit », est le premier film 100% Sami et une production également « non profit », réalisée sans budget et sans aucune aide financière de maisons de production qui n’ont témoigné aucun intérêt pour le projet. Sans aide officielle hormis le parlement Sami, le Conseil des Sami, le père et le cousin de la réalisatrice qui ont financé le film (en tout 25 000 euros).

Une fête entre s’amis
Autre temps fort du rassemblement, la soirée rassemblant tous les Sami du conseil à auberge de Nellim autour d’un concert de « rock Sami ».
La salle à manger de l’auberge transformée en salle des fêtes a présenté un patwchork étourdissant de costumes (les Inari et les Skolt ont des motifs différents et colorés), d’attitudes (le pêcheur local ivre à la main baladeuse et le timide et savant linguiste savant venu d’Helsinki), tous d’accord pour trouver délicieux le plat de renne concocté par les Army, Hanski, et Youko propriétaire de l’auberge, un vigoureux et charismatique « métis Sami ».
Tous les membres du Conseil ont applaudi largement le concert de rock Sami donné dans cette petite salle par le Pete Dorothy local, Tiina Sanila. La jeune chanteuse de rock habillée en noir n’hésite pas en plein milieu du concert à dire « si vous voulez quoi que ce soit on a tout, vraiment tout, des choses venues de Hollande et d’ailleurs » (on en déduira une grande diversité dans les drogues également).
Tiina tenait largement la comparaison avec Pete côté charisme sur scène, chantant comme une bête de scène les chansons des ses albums « Sää’ mjânnam rocks! » et « Uuh ! », mais heureusement, les Sami ne connaissant pas le Pogo, l’ambiance est restée très bonne enfant. En fin de soirée, une sublime « Inari Sami » éméchée jouait les Lorelei face à un pêcheur transi lui aussi Inari Sami, pendant que de jeunes Skolt Sami se déchaînaient sur la piste de danse, alors que les éleveurs de rennes de Nellim répondaient énergiquement à leur téléphone portable.
Plus tard dans la nuit, une aurore boréale a fait son apparition, lumineuse, rapide, enchanteresse, comme le feu d’artifice naturel donné pour l’événement.

La vie des rennes menacée
Le changement climatique est désastreux pour les rennes. Si les températures varient, le dégel ou le gel alternant davantage, ce qui menace directement la capacité des rennes à se nourrir. S’il y a plus de neige, le renne doit creuser davantage pour trouver la nourriture, mais s’il y a du gel, c’est encore plus grave, car casser la glace devient impossible pour accéder à la nourriture. Le réchauffement climatique a donc pour conséquence une diminution du nombre de rennes, et par là, menace l’activité des éleveurs de rennes (70 000 dans les pays nordiques).
Lorsque les rennes ne peuvent creuser la neige, il leur reste une solution, le lichen déposé sur les arbres, mais comme disent les Sami, le lichen apparaît « si la forêt est propre ». La pollution est donc aussi en première ligne des menaces. Le tourisme également. En été les randonneurs effacent la mousse dont les rennes se nourrissent à cette période, or elle ne pousse que de 1 à 3 millimètres par an.
Les ballades en traîneau tirés par des chiens huskies (que l’acteur touristique Nortours n’hésite pas à faire venir des Pyrénées françaises plus qu’à l’étroit dans des remorques alors qu’il y en a sur place des dizaines de milliers !) sont elles aussi déstabilisantes pour le renne qui en a une peur panique : sans doute le chien lui rapelle-t-il le glouton qui, bien que plus petit que lui, arrive à le tuer.
Quatrième fléau, la déforestation qui, comme l’a souligné et défendu Greenpeace Belgique, menace également la culture du renne, la protection contre le vent étant moins assurée par une forêt moins dense et le lychen moins abondant sur des arbres jeunes.
Le changement climatique change également la géographie, les arbres montent vers le nord et sur les collines, ce qui va bouleverser l’organisation actuelle des terres Sami.
Pour s’adapter au réchauffement climatique, les Sami ont besoin de la part des autorités de flexibilité. Aujourd’hui, chaque terrain d’éleveur est fixé, un nombre maximum de rennes est déterminé et la vente des animaux est réglementée (par exemple, ils ne peuvent plus abattre les rennes dans leurs « centres de tri » mais doivent envoyer les rennes dans des abattoirs certifiés, les rennes, animaux sauvages, se retrouvant pendant le trajet serrés dans des camions, 5 % à 10% y trouvant la mort pendant le trajet). Le Conseil des Sami demande donc plus de liberté concernant l’espace, le nombre et la vente de rennes. Ces demandes vont bien au-delà de considérations économiques : les éleveur de rennes sont les gardiens de la culture sami, parlant entre eux le sami et en maintenant les traditions.

Olav prêt pour Washington DC
Olav Mathis Eira, membre du conseil des Sami et éleveur de rennes en Norvège, grand perdant de l’élection malgré sa stature de VIP international, quitte souvent le territoire Sami pour intervenir et alerter sur le réchauffement climatique, notamment en compagnie d’autres peuples autochtones.
En 2005 il sonnait l’alerte à bruxelles avec un représentant des peuples de l’Athabaska, une région chevauchant l’Alaska (Etats-Unis) et le nord canadien, sur la menace du réchauffement climatique. Olav y annonçait déjà : « On perd de plus en plus d’animaux qui meurent de faim car ils n’atteignent plus la végétation ». En mai prochain, il fera un tour de sensibilisation au réchauffement climatique aux Etats-Unis avec un Inuit et un Amérindien, qui sera suivi par les médias et se terminera à Washington D.C…auront-ils l’audience du Congrès?

L’Année polaire : une opportunité pour les Sami
L’Année Polaire Internationale (IPY International Polar Year) est un moment clé pour étudier la vulnérabilité des éleveurs de rennes au réchauffement climatique.
L’étude de vulnérabilité des éleveurs de rennes (EALAT, Reindeer Herders Vulnerability Network Study) se focalise sur la capacité des éleveurs de rennes à s’adapter aux changements environnementaux actuels. C’est un enjeu environnemental, culturel et social, car trois millions de rennes permettent aux éleveurs et chasseurs de vingt groupes ethniques de vivre. L’étude IPY – réseau EALÀT est initiée par l’association mondiale des éleveurs de rennes, émanant elle même du Conseil de l’Arctique, en association avec le conseil des Sami. Le réseau ELEAT est coordonné par l’Université Sami, une organisation pour la promotion de la culture Sami et le Centre d’élevage de rennes qui sont toutes deux des organisations du peuple autochtone. Le réseau EALAT va examiner les changements actuels et mesurer si et comment les éleveurs de rennes peuvent s’adapter au changement climatique. L’approche est résolument pluridisciplinaire et interculturelle : linguistes, juristes, anthropologues, biologistes, vétérinaires, géographes, économistes, institutions des peuples autochtones, entreprises présentes dans l’Arctique, travailleront ensemble pour remettre l’étude en 2008.
L’année polaire des peuples autochtones, petite cousine de l’année polaire, inaugurée en présence des Sami le 14 février dernier en Norvège est donc porteuse d’espoir.

Sinika, femme Inari Sami, initiatrice
Sinika est l’une des dernières femmes Sami parfaitement heureuse, que l’on aimerait aider à garder son trésor : une vie enfin revenue à la nature.
Sinika a longtemps été l’une des deux seules « femmes husky » de Finlande, capable de conduire physiquement des traîneaux de chiens et de dormir dans des saunas glacés par –20° pendant les « safari husky ». Le souvenir de sa vie de femme Husky est douloureux pour Sinika, pour qui cette activité était la seule accessible étant donné qu’elle devait nourrir quatre enfants après le décès du mari avec en sus, l’impossibilité physique de ne pas vivre au grand air.
Il y a dix ans, elle a enfin pu quitter Saariselka, le gros village très touristique spécialisé dans les activités de motoneige et les ballades en chiens de traîneaux pour vivre à 23 kilomètres de Nellim, où elle se rend en motoneige pour enseigner désormais aux groupes de touristes « la nature ». Sinika leur apprend comment, à –40°, l’arbre peut réchauffer et comment, en cas de grosse déprime, il peut réconforter. Sinika n’hésite pas à faire un grand câlin à son arbre préféré devant le parterre de touristes qui finissent eux aussi, par lui faire un gros bisou.
Les touristes au séjour packagé venus de Saariselka se plaignent auprès de Sinika « en une semaine nous n’avons pas vu un seul renne »…alors qu’à une heure de marche de Nellim, ils sont à foison.
Sinika, à 58 ans, est aujourd’hui heureuse dans son havre de paix en pleine nature, composé de petits bâtiments en rondin : le sauna, la maison, le réfrigérateur, la chambre d’amis qui sert pour le fils.
Elle vit avec son nouveau mari le grand écrivain finnois Seppo Sarasään (tout aussi beau et heureux que sa femme) dont la France est privée du savoir faute de traduction. Il est pourtant le plus grand conteur de la nature lapone. Chez Sinika et Seppo, l’hiver est accompagné de loups, de lynx, d’élans (que chasse Seppo), de gloutons…et de rennes bien sûr, notamment les leurs, car ils ont eux-mêmes sept rennes. Rappelons qu’il faut attendre cinq ans pour que cet animal sauvage donne les premiers signes de domestication. Sinika et Seppo accueillent et comblent par leur connaissance de la nature et leur joie les quelques touristes solitaires qui veulent voir « la vraie Laponie ».

Une voix unie mais sans grand écho
Le bonheur intense de Sinika est bien celui du rêve réalisé, un rêve au sens profond du terme : la connaissance du lien intime que l’on souhaite nouer avec la vie.
L’absence totale de journalistes autres que ceux des quatre pays concernés au rassemblement de Nellim démontre le manque d’écho de ce peuple dans les médias européens et internationaux. Alors que les tribus d’Amazonie occupent les pages des magazine et journaux et arrachent la compassion, pourquoi n’en est-il pas de même d’une peuple autochtone tellement plus proche de nous géographiquement ? La culture Sami se délite dans l’indifférence générale alors que Sinika donne la raison profonde de pourquoi il faut les aider et les écouter : c’est leur joie qu’il faut sauver.

Sur Internet :
Conseil des Sami : http://www.saamicouncil.net
Le site de la chanteuse Tiina Sanila : www.tiinasanila.com/
Festival films Sami à Inari en janvier : http://www.siida.fi/skabma/800en.html