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19 août 2014

Cédric Carles : la transition écologique, c’est party !

Avec sa machine qui soulève les foules au son des énergies renouvelables, Cédric Carles a fait du Solar Sound System l’étendard d’une écologie différente et d’une culture engagée. Ce pionnier énergisant développe une alliance inédite entre l’écologie, la convivialité et la solidarité. Il possède de nombreuses casquettes : designer, secouriste en énergie, plasticien, chercheur indépendant en histoire des sciences et techniques et DJ. Quand Cédric Carles appuie sur Play, la transition écologique, c’est Party

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Cédric Carles entouré des dj’s Vakula et Jay ka aux Nuits sonores

Enfance d’un visionnaire
Difficile de ne pas rechercher dans l’enfance de Cédric Carles des signes prémonitoires d’un parcours aussi atypique et de fait, ils sont là. Le DIY (Do It Yourself) et l’écologie, deux valeurs centrales dans le parcours de Cédric Carles, émergent dès son enfance. Son grand-père ne jette rien et répare tout. « Il compilait les matériaux et les objets ménagers pour en faire une ressourcerie, il était capable de réparer tout objet et faire survivre des dizaines d’années des postes tv, des radios et des machines à laver dans son « repair café » avant l’heure», nous raconte Céric Carles. Très investi dans sa commune, catholique pratiquant, ce grand-père fait de l’anti gaspi son crédo et apprend à Cédric à utiliser un tournevis en même temps qu’une fourchette. Mousse sur un bateau de plongée, le futur gourou est dans le même temps initié par son oncle à la plongée sous-marine en Méditerranée. A la place des mérous, il chasse les sacs plastiques. Son engagement en écologie sous-marine démarre.

Du banc skatable au Solar Sound System
Dès ses études de design industriel à l’Institut d’Art Visuel à Orléans, Cédric Carles intègre systématiquement dans ses projets des innovations sociales et environnementales. En stage de fin d’étude à Marseille, il crée un mobilier urbain en PET recyclé, solidaire, écologique et hautement praticable en collaboration avec une entreprise d’insertion et la communauté du skate : le premier banc skatable éco-conçu. Il part ensuite pour la Suisse afin de continuer à se former en éco-conception à l’EPFL (École Polytechnique Fédérale de Lausanne) et aux énergies renouvelables avec l’ association ADER (Association pour le Développement des Energies Renouvelables). Il a la chance de se former auprès des meilleurs scientifiques comme la climatologue Martine Rebetez, Olivier Jolliet, précurseur des eco-bilans ou André Rosselet, expert en énergie solaire.
La musique solaire, voit le jour en 1999 lorsque Cédric Carles décide de contribuer avec André Rosselet à mobiliser son canton pour voter en faveur du « centime solaire », une initiative populaire visant à instaurer une taxe de 0,1 centime par kwh d’énergie consommée afin de financer l’énergie solaire. A cette occasion, il branche pour la première fois des platines vinyles et un soundsystem à des panneaux photovoltaïques. En dépit de l’échec électoral du centime solaire, les ingrédients centraux de ce qui deviendra le Solar Sound System, se mettent en place : la convivialité, le nomadisme, les énergies renouvelables et la pédagogie. En 2001, il est invité à participer à la conception de l’exposition temporaire « Energie et Climat » avec l’ EPFL et insiste pour que l’énergie grise soit présente dans l’exposition. Pour cela, il propose une seconde vie à l’exposition et crée ITEX, « ITinérante EXposition », une exposition montée sur un camion doté d’une éolienne et de panneaux solaires muni de nombreux dispositifs pédagogiques en faveur des énergies renouvelables.

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SayWatt – Gaité Lyrique – SoulStereo @ Gaité Lyrique – expo SayWatt! : Le culte du Sound System

La résilience à la fête
En 2004, Cédric Carles fonde l’Atelier 2Cé, laboratoire d’éco-conception et un réseau pluridisciplinaire composé d’artistes, de designers et d’ingénieurs, promouvant l’éco-conception par l’art et le design. C’est dans cet atelier que le Solar Sound System (3S) prend sa forme définitive. Le Sound System alimenté en énergies renouvelables, permet pour la première fois à des DJs de mixer en version vinyl ou numérique, sans prise électrique. Le succès ne tarde pas. Des vélos viennent s’adjoindre, afin de produire l’électricité nécessaire en cas de panne de vent ou de soleil. Loin de rechigner, le public attend impatiemment son tour pour pédaler. Dans les festivals de musique, les rassemblements écologiques, les manifestations culturelles, en Suisse, puis en Europe et dans le Monde, les meilleurs DJs prennent rapidement les commandes de l’écologie conviviale, dont Matt Black de Cold Cut, fondateur du célèbre label anglais Ninja Tunes ou encore dernièrement Alain HO aka DJ Yellow de la non moins fameuse french touch.

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Matt Black de Coldcut aux commandes du SolarSoundSystem

Les 3S se multiplient, prennent des formes différentes, équipés de roulettes, de roues et de skis suivant les situations. Les territoires en rupture d’électricité ou touchés par la précarité énergétique, sont les premiers bénéficiaires. Haïti reçoit un Solar Sound System après le tremblement de terre en 2010. Le 3S devient un moyen de résilience dans les territoires ayant perdu leur électricité, s’impose comme solution à la précarité énergétique et se renforce en tant qu’outil de pédagogie et de sensibilisation aux énergies renouvelables. 20 Solar Sound System sillonnent désormais le monde, ayant à leur actif plus de 400 évènements, festivals, campagnes de mobilisation, de l’Inde à Taïwan en passant par le Cameroun. Le public est multi-générationnel. « Nous avons une programmation du jazz à l’électro qui rassemble toutes les générations, mon but est de rassembler les gens et la musique est un excellent moyen », précise Cédric Carles.

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SoulStereo @ Gaité Lyrique – expo SayWatt! : Le culte du Sound System

Des « smartmeters » vont prochainement permettre au public de voir en direct les données de consommation énergétique. Il explique que « l’énergie étant invisible, les smartmeters sont indispensables pour que le public puisse voir et appréhender concrètement les énergies et l’efficacité énergétique ». Il travaille aussi sur des générateurs-vélos pour Velib, car il « rêve de voir tous les parisiens pédaler pour la fête et les énergies renouvelables ». Une scène musicale alimentée à 100% en énergie renouvelable est en cours de développement. Avec le 3S, le facteur 4 devient réaliste dans le domaine de la musique live.

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dj Yellow @ Institut du Monde Arabe – opening Weather Festival

Du Solar Sound Musette à la paleo-énergétique
Cédric Carles est depuis toujours un passionné des sciences et des techniques. Chercheur indépendant en histoire de l’énergie, il s’intéresse tout particulièrement aux solutions énergétiques et aux innovations sociales développées au début du siècle dernier. « Je trouve intéressante l’histoire du bigophone, inventé fin dix-neuvième par Romain Bigot, cet instrument de musique DIY et carnavalesque a révolutionné toutes les fanfares et toutes les fêtes populaires. Véritable revendication de la rue, des sociétés bigophoniques ont existé par centaines, durant des dizaines d’années et jouaient sur des bigophones de toute forme, en escargot, légume, dragon. La rue était partagée, drôle, joyeuse, festive, bon enfant. C’est ce que je cherche à recréer dans mes actions, des moments gratuits et conviviaux, sur fond de bidouille énergétique.” Il intègre cette démarche au Solar Sound System en créant le Solar Sound Musette. Ce Solar Sound particulier n’est pas présenté comme une invention mais une découverte archéologique. Cédric Carles prétend l’avoir trouvé dans un grenier rassemblant les décombres de la crise de 29 : vélos d’époque, phonographes, et ancêtres des vélos dynamos, à l’occasion de l’exposition Vivres du domaine de Chamarande (co-commissariat COAL) au printemps 2014. « Je suis convaincu que des solutions ont déjà été trouvées dans des situations comparables, il suffit de les rechercher dans le passé, lors de moments historiques parallèles au nôtre aujourd’hui, des moments de crise énergétique, comme la crise de 29. C’est ce que je nomme la paléo-énergétique. »

Dans la voie d’Eric Dussert, son alter égo en littérature ayant exhumé de nombreux écrivains dans son ouvrage remarquable Une forêt cachée, 156 écrivains oubliés, Cédric Carles démarre son nouveau chantier : ressusciter les techniques sans pétrole disparues. Ce vaste projet comprendra une publication et une exposition, ainsi que la création d’une communauté en open source, rassemblant et triant pour l’avenir, les meilleures trouvailles du passé.
Pour Cédric Carles, « la transition écologique n’est qu’une question de bon sens. Au lieu de regarder vers le ciel en attendant une formule miraculeuse – cette solution thaumaturgique risque fort d’être de la géo- ingénierie, il faut l’éviter absolument – prenons ce qu’il nous offre : une énergie en abondante, décentralisée et à faible impact. Nous avons tout en main pour démarrer, tous ensemble et faire de ce progrès un très beau moment collectif ». Play ! Party !

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Cédric Carles devant son Solar Sound Musette, domaine de Chamarande, 2014.

Alice Audouin
19 août 2014

L’agenda de Cédric Carles (sélection)

Jusqu’au 26 octobre 2014, exposition Vivre(s), Domaine de Chamarande,
30 août – 1er sept 2014 , LUSSAULT( 37 ), festival iCi même en bords de Loire
6 et 7 septembre 2014, Berges de Paris
21 septembre 2014 La Voie est Libre, à Montreuil
29-30 novembre 2014 : Art of Change 21

Liens 

http://www.solarsoundsystem.org
http://www.facebook.com/solarsoundsystem
http://www.atelier2ce.org

 

7 avril 2014

Sakina M’Sa, la Mademoiselle Chanel du développement durable

Sakina M’Sa est une pionnière et leader en innovation à la fois esthétique, sociale et environnementale. Styliste de la marque de mode éthique Sakina M’Sa, fondatrice de l’entreprise d’insertion par la couture Trevo, pionnière du upcycling, activiste de la beauté plurielle, elle partage aujourd’hui son « logiciel » avec les autres créateurs et prône le développement durable comme la nouvelle définition du luxe.

Au-delà de l’exemplarité
Comme toute personne devenant lentement mais sûrement une légende, Sakina M’Sa se prête aux grands récits, riches en périples et en singularités. Le grand récit de la vie Sakina M’sa démarre par sa grand-mère, qui lui montre peu après sa naissance aux Comores, la direction : l’horizon. Le récit se poursuit à Marseille où elle arrive à l’âge de 7 ans, puis dans une tour de Bagnolet où elle devient, tout juste adolescente, créatrice de mode. Il s’accélère avec son succès, remarqué par des philosophes comme Jean Baudrillard, et son entrée dans le corner des jeunes créateurs des Galeries Lafayette, puis se stabilise dans le 18 ème arrondissement de Paris, où elle fonde son entreprise d’insertion par la couture Trevo, il y a plus de 5 ans. Son récit repart de plus belle en 2010, à la maison d’arrêt de femmes de Fleury-Mérogis, date historique de son premier défilé avec les détenues puis continue sa course pour arriver aujourd’hui, où elle s’apprête à ouvrir deux corners au BHV, à la fois  côté homme et côté femme. Il rebondira demain, quand Sakina M’sa ouvrira son propre concept store, sur son concept à elle, alliant insertion, environnement et style. Mais les grands récits ont leur limite : ils se ressemblent souvent par ce que l’on veut y trouver, l’histoire d’un courage à la hauteur des difficultés rencontrées. Admirer Sakina M’Sa sous l’angle du parcours du combattant, c’est défaire ce qu’elle a construit, c’est perpétuer les stéréotypes qu’elle a elle-même dénoués et c’est la réduire à une belle  « exception » chère à la République. Sakina M’Sa vaut mieux que d’être exemplaire. Le but n’est pas de créer des exceptions, mais de changer la norme.

Le style, c’est justement savoir oublier les stéréotypes, pour ne garder que la présence, c’est quitter le passé, pour vivre l’instant. C’est bien ce qu’attendent les femmes en insertion, ne pas être sans cesse ramenées à leur trajectoire, mais pouvoir démarrer une vie nouvelle. C’est aujourd’hui qui compte, et c’est la vocation de Trevo, l’entreprise s’insertion de Sakina M’Sa.

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L’insertion par la mode.
Pourquoi avoir créé une entreprise d’insertion en France et non collaboré avec les pays du Sud ? Pour Sakina M’Sa, c’était pourtant facile de démarrer une entreprise de mode équitable à Madagascar, avec ses cousins et cousines. « Au moment où toute l’industrie partait pour l’étranger, pour baisser ses coûts de main d’oeuvre, j’avais le sentiment qu’elle partait  pour mourir » dit-elle. Elle décide alors d’agir ici, contre la pauvreté. Monter une entreprise d’insertion est la face Nord de la création d’emploi, car il faut recruter du personnel d’encadrement avant tout démarrage d’activité, à savoir un chargé d’insertion et un encadrant technique. Obtenir le statut d’entreprise d’insertion en 2009 fut la victoire de Sakina M’Sa après deux années d’efforts.
Aujourd’hui, plus de dix femmes ont bénéficié de cette insertion par la mode grâce à Trevo. Dans l’entreprise, chaque étape de la création trouve un sens nouveau et pas seulement au niveau des ressources humaines. Le upcycling (apporter de la valeur ajoutée aux déchets) permet de concevoir une mode à partir de chutes de tissu ou de vêtements récupérés, et de créer ainsi une géométrie nouvelle tout en préservant l’environnement. Les défilés sont eux-aussi reprogrammés avec le logiciel de l’innovation sociale. Ils cessent d’encenser l’uniformité, sur scène défilent des femmes de tous âges, de toutes tailles : la pub Dove avant l’heure, et en mieux. Le modèle est complet donc « transgressif » dans le secteur très normé de la mode, disqualifiant toute femme au-delà de la taille 38.
A la maison d’arrêt de femmes de Fleury-Mérogis où Sakina M’Sa a organisé deux défilés, en 2010 et 2011, les détenues ont non seulement créé les vêtements, mais ont elles-mêmes défilé, coiffées et maquillées. Dans ce processus, plusieurs d’entre elles ont retrouvé un CAP de coiffeuse longtemps oublié ou des talents de couturières abandonnés, et ont ainsi pu tracer une ligne entre leur passé et leur avenir, reprendre espoir. D’autres ont tout simplement repris confiance en défilant sous le regard bienveillant de Sakina M’Sa qui leur disait avant de s’élancer « n’oublie pas que tu es plus belle que Naomie Campbell. » Le troisième défilé est programmé pour la fin décembre 2014.
Par son style et ses valeurs, la marque Sakina M’sa séduit les grandes marques traditionnelles, au travers de créations en co-branding, avec Puma, La Redoute, Naturalia, etc. Le groupe Kering va plus loin, en créant un véritable partenariat visant à aider le développement de la marque Sakina M’Sa. La marraine du projet Sandrine Meunier, de l’enseigne Yves Saint Laurent, témoigne sur le site de la fondation d’entreprise « Ce qui me touche dans le projet de Sakina c’est sa volonté d’insérer par le beau : elle n’hésite pas à confier des tâches de haute couture à des femmes marginalisées. Elle les tire vers le haut, vers le beau. J’ai envie de l’accompagner dans son projet tant que je pourrai être utile. »

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Lancer la mode de l’insertion
Sakina M’Sa croise la chance, l’innovation, le goût, avec la vocation. Celle d’une styliste qui a compris que le style ne s’arrêtait pas au vêtement, mais à tout ce qu’il englobe : les parcours des femmes qui l’ont fabriqué et des matières qui l’ont constitué. Elle définit sa marque comme   » une marque durable et désirable, graphique et moderne. Elle est destinée à des femmes porteuses de sens. Je crois profondément que c’est la femme qui change la société. » Son mot d’ordre :  » le style, on achète un vêtement avant tout pour son style. »
Pour la créatrice « le luxe aujourd’hui, c’est le développement durable ». Une phrase à ne pas comprendre de travers : le développement n’est pas un luxe, c’est le le luxe qui doit intégrer le développement durable. Ce pourquoi Sakina M’Sa développe actuellement la phase deux du projet, donner aux marques de luxe les moyens d’expérimenter cette approche aujourd’hui considérée comme alternative comme moyen d’innover et d’apporter à la société de valeur ajoutée.
Sakina M’Sa lance la mode de l’insertion : oui, aider les femmes à s’insérer c’est utile, oui, faire des vêtements avec des chutes de textile, c’est beau, oui, ancrer la valeur de la mode dans sa fabrication et pas uniquement son image, c’est juste.

Prenons l’exemple de Chanel. Karl Lagerfeld a souvent d’excellentes inspirations pour ses défilés de la Fashion Week au Grand Palais, comme des champs d’éoliennes, des terres post-apocalyspe ou des oeuvres d’art contemporain. Mais son dernier défilé, qui avait pour décor un supermarché, semble exprimer la fin d’un cycle. En conduisant les mannequins à déambuler dans ce faux supermarché comme s’il s’agissait d’un décor amusant, à l’heure où cette réalité écrase une majorité de la population, Chanel perd le fil du sens. Or la seule manière aujourd’hui de défendre une légitimité, c’est justement de produire du sens et l’une des plus belles manières de le faire est l’approche collaborative et solidaire, au coeur du développement durable et de la démarche de Sakina M’Sa. Karl collaborera-t-il un jour avec Sakina ? Sans doute. Parce que Mademoiselle Chanel, aujourd’hui, c’est elle.

Alice Audouin
7 avril 2014
Entretien avec Sakina M’Sa, le 4 avril 2014

27 mars 2014

Hélène Le Teno, la nouvelle ambassadrice de la transition écologique

La lutte contre le réchauffement climatique garde sa main de fer mais se gante de velours. Le visage angélique et juvénile d’Hélène Le Teno masque habilement sa colère contre la société du gâchis, sa détermination à toute épreuve et son Q.I. qui n’a rien à envier à celui de ses patrons Alain Grandjean et Jean-Marc Jancovici (Cabinet Carbone 4). Aujourd’hui, Hélène Le Teno prend la suite de « Janco » et publie avec Alain Grandjean  « Miser (vraiment) sur la transition écologique », aux Editions de l’Atelier (parution le 13 mars 2014). 

Après le choc du duo « Janco-Grandjean », qui expliquait sans ménagement que, d’accord ou pas d’accord, tout le monde allait atrocement souffrir à l’avenir à cause du climat et ferait mieux d’apprendre à bêcher et pédaler sur de longues distances immédiatement :-), voici le tandem de charme « Le Teno-Grandjean ». Davantage « ying & yang », ce nouveau duo joue une carte plus en rondeur, invitant davantage les lecteurs à désirer le changement.
Diplômée de l’École nationale des Ponts et chaussées, Hélène Le Teno a déjà publié une Cartographie de la transition carbone, par la fondation The Shift Project.

Interview.

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Alice Audouin : Pourquoi avoir étendu la notion de transition énergétique à celle de transition écologique ? Quelle est la différence entre les deux ?
Hélène Le Teno : La transition écologique, c’est passer d’un système économique vorace en ressources, près de 12 tonnes de matières par habitant et par an en France, à un système qui permettra de faire « beaucoup mieux avec beaucoup moins », moins de pétrole, mais aussi moins d’eau, moins de terres arables, moins de minerais, et de générer beaucoup moins de pollutions. C’est donc beaucoup plus large que la transition énergétique qui ne couvre que le passage vers des énergies vertes et une meilleure maîtrise de la demande en énergie. Faire la transition écologique, c’est donc un défi plus vaste, mais qui permet de rassembler plus largement les citoyens: ceux qui se soucient de manger « bon et sain », tout comme ceux qui veulent isoler leur maison, ou ceux qui veulent financer divers projets porteurs de sens tout près de chez eux.

A.A. : Quel est le secteur économique le plus avancé sur le chemin de la transition écologique ?
H. L. T. : Il est difficile de dire quels secteurs devraient monter sur le podium à ce jour. Dans la construction, les transports, l’agriculture, l’industrie, nos progrès sont plutôt timides. La ponction sur les ressources et les pollutions induites baissent à très petite vitesse, et de nombreux progrès technologiques sont annulés par l’effet rebond: si j’ai une maison mieux isolée, je vais souvent en profiter pour me chauffer un peu plus et gagner en confort… Rappelons que les émissions de gaz à effet de serre liées à la consommation des ménages français continuent à monter, en raison de la grande quantité de produits importés, produits de plus en plus complexes, fabriqués dans des pays qui n’ont pas toujours de politique énergétique ou écologique forte.
Si l’on est positif, dans chaque secteur, on trouve heureusement des pionniers, des projets qui sont des « graines de transition » qui nous indiquent ce que pourrait être le monde de demain. Pour un avenir moins hasardeux, il est essentiel de les aider à s’épanouir et de favoriser leur démultiplication.

A.A :
Selon vous, il suffirait de changer son alimentation pour commencer à changer la donne. Cela semble accessible, bien davantage que de changer de mode de transport ou de logement. Comment réussir ce premier pas ?
H. L. T. : L’alimentation reste en effet la première de nos fonctions vitales! Manger mieux, plus sain, et pour pas plus cher est désormais possible, même si les impressions telles que « le bio est cher » restent vivaces. Ces impressions sont largement fondées quand nous nous approvisionnons par les canaux majoritaires, c’est à dire tant que nous ne participons pas activement au développement de circuits courts entre le producteur et le consommateur final. Y parvenir seul est nécessairement peu efficace, qui va aller à la ferme tous les jours, puisque nous sommes urbains à plus de 90% ?, mais « faire ensemble » des petits projets pour y arriver c’est possible: s’inscrire dans une AMAP, acheter des paniers, cuisiner ensemble de bons plats à partager ou emporter sa boite repas, participer à la vie d’un Biocoop, pousser au changement de pratique dans les cantines, mettre un peu de son épargne dans la Foncière Terre de Liens, devenir flexitarien c’est-à-dire manger un peu moins de viande, mais sans dogmatisme, et pourquoi pas, passer quelques heures joyeuses dans un petit carré de potager privatif ou partagé? Les pistes ne manquent pas pour les gourmands…

A.A :
L’évolution de la finance est essentielle à la transition écologique ? Pourquoi ?
H. L. T : La transition écologique dépasse bien entendu la question de « faut-il implanter des éoliennes ou des panneaux solaires ». Il s’agit de faire muter l’ensemble de nos organisations économiques et politiques, pour que demain nous sachions être réellement économes – à savoir faire au moindre coût en euros, mais aussi au moindre coût en ressources. Or aujourd’hui la finance mesure et arbitre en fonction de rentabilité « directe » , comme la marge d’une entreprises, le rendement d’un placement, sans considérer les coûts globaux d’une activité ou d’un projet: ses impacts négatifs ou positifs sur l’emploi, ses impacts sur l’environnement.
Faire la transition écologique, c’est donc donner sa juste place à la finance, en faisant appel à tous ses outils, mais en ayant bien compris que notre avenir dépendra de notre capacité à bien gouverner les « biens communs ». Ces derniers sont les ressources naturelles, la stabilité du climat par exemple, mais on peut aussi considérer comme Gaël Giraud que la liquidité et le crédit sont des biens communs, et que leur gouvernance ne doit pas échoir dans les seules mains des financiers. Les chantiers à enclencher dans le domaine financier sont énormes: nous l’avons appelé le Décathlon de la transition dans notre livre, afin de bien décrire les différents moyens qu’il nous faudrait saisir, et dire aussi que dans l’attente de tous ces changements, l’action individuelle ou locale est indispensable.
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A. A. : Vous vous appuyez sur la sociologue américaine Juliet B. Shor, qu’apporte-t-elle à votre approche ?
H. L. T. : Juliet Schor traite largement et avec brio de plusieurs notions. Elle présente l’évolution de l’usage du temps, et nous rappelle à quel point notre temps quotidien est happé par le travail et la consommation. Le temps dédié à des loisirs non marchands (lire, jardiner, etc) est toujours plus restreint, alors même qu’en théorie les technologies et l’industrialisation auraient du nous offrir un surplus de temps considérable. Elle poursuit en disant que dans un monde qui va être contraint par les ressources physiques, et dans lequel il faudra réapprendre à faire certaines choses par soi-même, restaurer le capital social est une des premières priorités de la transition écologique. Restaurer ce capital, c’est ranimer la trame de nos relations humaines, pour qu’elles soient certes agréables mais aussi productives à tous égards, que nous puissions échanger des savoirs et savoir-faire utiles et pas seulement partager uniquement des divertissements ou hobbies.


A.A.
« Faire ensemble » doit remplacer le « vivre ensemble » pour réussir la transition, mais comment y parvenir, sachant que le « vivre ensemble » est lui-même déjà délité ?
H. L. T. : Notre analyse est que le « vivre ensemble » est délité justement parce qu’il s’agit d’une chimère à bout de souffle qui nous est proposé par l’essentiel de nos grands médias et nos politiques pour masquer la faillite systémique dans laquelle nous nous trouvons: transitions sociales et sociétales majeures, baisse du pouvoir d’achat moyen et effets d’exclusion, fin du processus d’urbanisation et souvent perte d’attachement territorial, perte de sens fréquente au travail dans des entreprises fragilisées, absence de projets communs puisque l’essentiel du temps des citoyens est passé à travailler plus pour dépenser plus – ce qui ne ressemble guère à un projet de vie séduisant. Faire ensemble, c’est redécouvrir qu’il peut être humainement beaucoup plus épanouissant d’accomplir un projet, petit ou gros, à plusieurs, que d’arpenter côte à côte les galeries commerciales, ou d’échanger des selfies, et qu’à la fin ces efforts conjoints bénéficient à nous, à nos proches, à nos enfants… 

A.A : Vous critiquez les selfies. La campagne actuelle de la Fashion Revolution Day  est basée sur des selfies que chacun envoie en portant son vêtement à l’envers pour montrer son étiquette et donc poser la question des conditions de fabrication des vêtements. Par ailleurs, le selfie le plus répandu, celui d’Helen DeGeneres à la dernière cérémonie des Oscars a permis d’écouter son discours dans lequel elle évoque le racisme qui prévaut parfois à Hollywood. Cet outil est-il forcément en contradiction avec la cause qu’il peut servir ou bien est-il bienvenu pour une mobilisation pour le développement durable ?
H.L.T : Les selfies peuvent probablement être utiles pour réconcilier l’égo individuel et l’idée du faire ensemble, mais pour l’instant, je les vois plutôt comme une expression extrême de notre individualisme et du souci de l’apparence, et comme une marque de la civilisation du tout tout de suite, plutôt qu’un moyen d’enclencher ou populariser un travail de fond, pour réaliser des mutations fortes de notre système économique. L’avenir nous dira peut être le contraire!

A.A : Si vous deviez justement utiliser la publicité comme moyen de promotion du développement durable, duel serait l’argument publicitaire pour vous choisiriez pour rendre désirable le mode de vie sobre en carbone que vous plébiscitez et tout ce qu’il intègre entre autres, l’autoconsommation, la réduction du temps de travail et le travail physique ?
H. L. T. : « Demain j’arrête de me fatiguer:  je cultive mon jardin » ou « Nous avons tout entre nos mains / Tout est dans nos mains, devenons riche ensemble ». C’est sans doute moins lapidaire que « Power from the People » de Greg Pahl aux Etats-unis, mais les français ne sont peut être pas encore prêts à se reprendre en main…

A.A. : D’où vient votre détermination à faire avancer une solution ?
H. L. T. : Pour peu qu’on accepte d’ouvrir grand les yeux sur notre monde moderne, on est vite rempli d’une colère en face d’un intense gâchis: gâchis humain avec un taux de chômage déraisonnable et toujours croissant assorti d’un « vide spirituel » qu’on peut qualifier d’abyssal, gâchis environnemental sans précédent, gâchis économique car les richesses dans notre pays ne semble pas toujours affectées à des endroits qui ont un sens pour l’avenir. C’est peut être le propre des écolos de s’indigner toujours et encore devant le gâchis, et de ne pas trouver que l’essentiel est de faire la fête sans penser aux lendemains difficiles…et c’est justement cette vision « moralisatrice » qui peut fatiguer ceux qui le sont moins, mais fondamentalement il m’est juste impossible de me résigner à autant d’absurdité! Soyons vivants tant que nous sommes sur cette planète!

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A.A La France hébergera la COP 21, la conférence du climat, en 2015, va-elle mobiliser ou démobiliser les Français selon vous ?
H. L. T : Les grandes négociations climatiques internationales peinent à rassembler et motiver le grand public. Si l’action mondiale est souhaitable, et même nécessaire, elle se heurte souvent à des obstacles récurrents : il est très difficile de bâtir des consensus et de s’engager à agir avec la même intensité, à 150 ou 200 parties. C’est pourquoi on considère souvent que le minilatéralisme est plus efficace que le multilatéralisme.  Se réunir et décider à huit ou dix parties évite souvent l’écueil d’une conclusion « moins-disante », a minima, qui ne satisfait personne et n’est pas à la hauteur des enjeux. Accueillir la COP21 reste une chance: espérons qu’elle sera un grand temps de partage, de mise en relation entre acteurs et pays, et qu’elle permette de diffuser de nouvelles bonnes propositions et pratiques. Espérons aussi qu’elle permettra de rappeler le principe de subsidiarité, principe moral qui permet d’accélérer le changement et d’être plus efficace pour mener à bien la transition: ce qui peut être fait à l’échelon local doit être fait à l’échelon local (par nous tous), et que l’échelon global joue uniquement son rôle mais le joue bien.

A.A. :
Vous travaillez chez Carbone 4, un repère d’ingénieurs passionnés de climat. Quel est la place des ingénieurs dans la transition écologique ?
H. L. T : Ce qu’on peut attendre d’un ingénieur aujourd’hui ce n’est malheureusement pas qu’il découvre l’énergie 100% propre, ou l’alchimie qui permette de fabriquer tout à partir de rien. C’est un aveu de faiblesse, sans doute salutaire, que de ne pas se prendre pour des génies. La fonction pratique de l’ingénieur peut être d’aider à mieux comprendre, modéliser, optimiser des systèmes complexes. Il reste néanmoins démuni en général devant la « matière humaine ». Beaucoup de décisions politiques ne sont pas prises sur des critères rationnels d’efficacité, beaucoup de comportements des citoyens et de consommateurs sont trop complexes pour être prédits ou modélisés, bref, la vraie vie ne tient pas en équation. L’ingénieur moderne doit surtout s’entourer de sociologues, de biologistes… et de ses voisins du dessus, pour redescendre sur terre, et apporter sa modeste contribution au chemin de notre histoire à venir !

A.A : Remplacer Jean-Marc Jancovici comme co-auteur d’Alain Grandjean est un sacré challenge non ?  🙂
H. L. T : L’idée n’était surtout pas de remplacer Jean-Marc, qui est bien sûr irremplaçable. Alain a d’autres co-auteurs que Jean-Marc, comme Gabriel Galand avec qui il a écrit « La Monnaie dévoilée ». Pour moi, il s’agissait plutôt d’entrer dans une logique de co-création mise en place par Alain depuis longtemps . Le pari de ce nouveau livre, c’est d’apporter une vision optimiste et séduisante de la transition écologique. C’est de montrer qu’il s’agit d’un projet de société nouveau, motivant, créateur d’emploi et de richesses sur nos territoires, indispensable pour nos générations. Ecrire avec Alain Grandjean permet de confronter sa compréhension profonde du fonctionnement et des impasses de notre société dans son ensemble avec mes observations plus empiriques et la dynamique de la Génération Y que je représente, sur l’urgence de nous réinventer pour assurer notre futur. Nous avons réussi à partager nos convictions, nos propositions et notre enthousiasme, ce fut une collaboration très fructueuse pour moi.

A.A : Dans votre vie, comment mettez vous en oeuvre la transition écologique ?
H. L. T : Je ne pense pas faire mieux que tout le monde! Dit autrement, je compose avec les impératifs de la vie moderne – avec le besoin de faire « bouillir la marmite » pour élever des enfants, et ce sans prendre le risque de nous faire écraser à vélo dans les rues de Paris… Si je peux choisir un métier auquel je crois, je fonce et j’y vais. Si je peux éviter de me goinfrer (de nourriture ou d’achats), tant mieux pour le porte monnaie et la planète. Si je peux partager ce que j’aime et que c’est « un peu vert », finalement, c’est ce qui compte.

A. A : Si vous deviez changer de vie, quelle autre vie choisiriez vous ?
H. L. T. : Au risque de sortir un poncif, planter des légumes, des fruits et des fleurs par exemple, c’est-à-dire se casser le dos à ras du sol et gagner peu de radis, mais avoir le plaisir de sentir les saisons, de voir le soleil se lever et se coucher et de respirer autre chose que les effluves de la ville. Ces métiers peuvent aujourd’hui être pratiqués autrement et avec plus de peps qu’il y a quelques décennies, c’est le pari de l’expérimentation de la microferme en permaculture de la Bourdaisière par exemple.

Alice Audouin
27 mars 2014
4 décembre 2013

Interview de Jacques Attali : pour une modernité de l’altruisme

Interview publié dans le Hors-série du magazine Stratégies consacré à la Transition, en kiosque à partir du 5 décembre 2013

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Alice Audouin : Vous vous engagez pour une économie positive. De quoi s’agit-il exactement ?

Jacques Attali. L’économie positive, c’est l’ensemble des activités dont le critère de décision est l’intérêt des générations suivantes. Elle réconcilie la démocratie, le marché et le long terme, c’est-à-dire le partage entre générations, l’accès et l’empathie entre acteurs.  L’entrepreneuriat social, le microcrédit, l’économie inclusive, les entreprises intégrant le long terme comme Patagonia, sont les précurseurs de cette économie positive.

A.A. Quelle est la place de l’économie collaborative dans l’économie positive ?
J.A. Une économie collaborative c’est une économie altruiste, au sens d’une collaboration au sein d’une même génération. L’économie positive suppose une économie collaborative avec les générations suivantes. C’est donc une partie, mais non le tout.

17 juillet 2013

Edouard Bard, Cassandre du climat malgré lui

L’éminent climatologue Edouard BARD, professeur au Collège de France (Chaire de l’évolution du climat et de l’océan), directeur adjoint du CEREGE (Aix-Marseille Univ, CNRS, IRD, CdF) et Académicien, spécialisé sur le réchauffement climatique et ses conséquences sur l’élévation du niveau des mers, fait le point avec Alice Audouin.

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Alice Audouin : Nous sommes dans un café, La Belle Hortense, à Paris, alors avant d’aborder les questions scientifiques, commençons par une discussion de comptoir, parlons de la pluie et du beau temps ! 🙂 Le temps pourri du mois de Mai a été utilisé dans les media pour minorer le réchauffement climatique, c’est triste, non ?
Edouard Bard : Oui et je le regrette, j’ai pu voir que certains médias ne s’étaient pas privés de ce raccourci. Mais c’est faire preuve d’une grande myopie. Pendant qu’en France la température était plus de 2°C sous les normales saisonnières, ce mois de mai 2013 était le 3ème mois de mai le plus chaud depuis plus d’un siècle à l’échelle mondiale! Il ne faut donc pas utiliser les chiffres d’une période aussi courte pour tirer des conclusions, car un mois est une goutte d’eau dans l’Océan du climat. Gardons-nous d’interpréter, dans un sens comme dans l’autre, une hausse ou une baisse locale et transitoire de la température. De nombreux facteurs météorologiques interviennent sur ces échelles de temps. Ce qui est important, c’est que les variations climatiques globales agissent à long terme. Le réchauffement climatique ne peut donc s’évaluer que sur des tendances de plusieurs décennies, c’est à dire de l’ordre d’une génération humaine. Notre mémoire personnelle est très imparfaite et ne permet pas de se rendre compte d’un tel phénomène. C’est pour cela que les scientifiques mesurent et archivent les paramètres climatiques de façon détaillée et sans parti pris.

A.A. : Que faut-il attendre de nouveau dans le rapport du GIEC qui paraitra fin 2013 ? Peut-on s’attendre à ce qu’il soit encore attaqué par les climato-sceptiques ?
Edouard Bard : Les grandes lignes sur les températures, les pluies et le niveau marin, ne devraient pas beaucoup changer. Ce prochain rapport compile les avancées scientifiques de la dernière décennie qui se caractérise par une meilleure connaissance de la complexité du système climatique et de certaines composantes qui n’étaient pas encore prises en compte dans les simulations des modèles numériques. Au final, le message sera toujours un peu le même et les incertitudes sur la prévision à long terme restent importantes. Ces difficultés inhérentes à la marche de la science et à la complexité du système climatique, seront probablement exploitées par les climato-sceptiques, mais les climatologues doivent rester sur cette ligne scientifique, sans exagération ou simplification caricaturale, en ne masquant rien des incertitudes et du travail qui reste à réaliser.

A.A. : Souhaitons donc les médias réagiront différemment que lors du dernier rapport et comptons sur des journalistes vigilants comme Sylvestre Huet ou Stéphane Foucart pour désamorcer la bombe éventuelle ! Rentrons maintenant dans le vif du sujet. Le réchauffement prévu est de 2 à 5 ° d’ici 2100 selon le Giec et entraine une élévation du niveau des mers. Où en est-on aujourd’hui en matière de prévision concernant cette élévation? Va-t-elle s’accélérer ?
Edouard Bard : Une élévation de 50 cm à 1 mètre est prévue d’ici 2100. Depuis un siècle nous observons une accélération de l’élévation du niveau de la mer. Par ailleurs, nous connaissons bien mieux les facteurs de cette élévation. Outre le réchauffement bien sûr, qui augmente la température de l’eau de mer en la dilatant, nous identifions mieux le rôle majeur de la fonte des glaciers et des calottes glaciaires. Cette fonte de glace a aussi un impact sur la salinité et les courants océaniques, ce qui aura d’autres conséquences sur le climat – on parle de rétroactions.  Lorsque ces conséquences amplifient la perturbation de départ on parle de rétroaction positive, même si c’est plutôt négatif sur la planète. En bon Français, on parlerait de cercle vicieux…  Il y a en a d’autres dans le système climatique, par exemple ceux qui concernent le piégeage du gaz carbonique par l’océan, qu’il est le premier puits de carbone au monde. On sait aujourd’hui que des rétroactions physico-chimiques et biologiques diminueront son efficacité. Or si la captation océanique décline, le CO2 devrait s’accroitre considérablement dans l’atmosphère. Ce qui accélérera le réchauffement climatique. Pas vraiment de bonnes nouvelles, donc !

A.A. : Les océans jouent donc à la fois un rôle de retardateur, mais apparemment à terme, d’accélérateur du réchauffement climatique, comment expliquer cela ?
Edouard Bard : Il va falloir faire un peu de science ! 🙂 Pas de panique, c’est très simple !  L’eau liquide a des propriétés très particulières, notamment une grande cohésion à cause des liaisons entre les différentes molécules d’eau. Pour la chauffer il faut beaucoup plus d’énergie que pour chauffer la même masse d’air, de glace ou d’autres solides (10 fois plus que le fer ou le cuivre!). Pour mieux comprendre le réchauffement actuel et le rôle de l’océan, il est important de distinguer les notions de température et de stockage de la chaleur. La température de l’océan a augmenté de quelques dixièmes de degrés en un siècle, mais la chaleur stockée pour arriver à cela est bien plus grande que celle qui, pendant le même temps, a réchauffé l’atmosphère de 1°C. Cette énergie qui réchauffe l’océan est même tellement importante qu’elle représente 90 % du stockage énergétique lié au réchauffement climatique! Plus la combustion de carbones fossiles avance, plus le feu sous la « casserole océanique » augmente !

A.A. : Comment définissez-vous votre mission en tant que chercheur en climatologie ? Est-ce que le fait de travailler sur le réchauffement climatique vous conduit à un mode de vie plus écologique en tant qu’homme ?
Edouard Bard : Comprendre les changements climatiques. Evaluer les différentes causes qui le font varier, pour aboutir à une juste évaluation des causes naturelles. Ceci doit permettre de distinguer celles dues à l’activité humaine. En tant que scientifique, je ne peux être ni optimiste, ni pessimiste. Ce sont les faits qui me forcent à être réaliste. Les changements majeurs sont en route. A mon niveau de citoyen et non de chercheur, j’essaie, oui bien sûr, d’avoir un mode de vie plus écologique.

A. A : Quels sont vos chantiers actuels ?
Edouard Bard : Ils sont nombreux. Je développe mon laboratoire à Aix-en-Provence avec plusieurs appareils de très haute technicité : des spectromètres de masse complexes, lourds et malheureusement très chers. Ils sont indispensables pour faire avancer les recherches que je conduis avec mon équipe.
Tout d’abord, ils serviront à dater des archives climatiques comme des sédiments lacustres et océaniques, comme des coraux qui nous permettent de suivre l’évolution du niveau de la mer. Par ailleurs, nous pouvons suivre la dissémination du gaz carbonique anthropique en mesurant la teneur en carbone 14 du CO2. Les combustibles fossiles ne contenant pas de carbone 14, ces mesures permettent de mesurer le mélange du carbone naturel avec le carbone anthropique.  Le carbone 14 nous procure, en quelque sorte, une photo en négatif de la contamination du CO2. C’est d’ailleurs comme cela que l’invasion du carbone fossile a été mesurée la première fois dans les années 1950 par le professeur Hans Suess, des années avant la mise en évidence de l’augmentation du CO2 atmosphérique à l’Observatoire de Mauna Loa  par son collègue Dave Keeling.
Avec mon équipe, nous cherchons aussi à reconstituer la variabilité de l’activité solaire pour pouvoir étudier son impact sur le climat au cours du dernier millénaire. Cette période est connue pour avoir eu de fortes variations,  à la fois l’Optimum médiéval, ce réchauffement  (entre 950 et 1250) pendant lequel les Viking s’étaient installés au Groenland, ainsi que le Petit âge glaciaire (entre 1400 et 1800) lui aussi bien marqué en Europe. Or nous savons que ce Petit âge glaciaire a été influencé par l’activité solaire. Notre but est de mieux évaluer le rôle du soleil dans le climat passé et à venir.

A. A : Passons à l’espoir qui fait survivre au réchauffement climatique. Peut-on imaginer un évènement qui sauverait la situation ? Une éruption volcanique, une géo-ingénierie bien pensée ?
Edouard Bard : On sait qu’il y a une grosse éruption volcanique, assez forte pour affecter le climat, environ tous les 20 ans. La dernière a eu lieu en 1991, mais nous ne savons pas quand aura lieu la prochaine. Néanmoins, ne nous leurrons pas, si le souffre des volcans peut aider en refroidissant temporairement l’atmosphère, ce n’est qu’une rustine, qu’une solution d’appoint. La géo-ingénierie part de ce principe, l’idée la plus en vogue consistant justement à vouloir injecter de l’oxyde de soufre dans la stratosphère qui se transformerait ensuite en fines poussières de sulfates. Mais l’effet refroidissant ne durerait que de un à trois ans, et ne devrait pas faire baisser la température de plus de 0,5°C. Or il y a déjà un degré de trop et quelques autres degrés supplémentaires qui vont arriver d’ici 2100. L’injection de soufre serait donc largement insuffisante et poserait des problèmes scientifiques et diplomatiques insurmontables.

A. A : Et pourtant, alors que nous sommes au café, vous ne noyez pas votre désespoir, un seul verre de vin vous suffit et votre sourire persiste malgré ces mauvaises nouvelles !

MAKING OFF

A.A : Merci pour ces éclairages experts qui doivent nous conduire à agir ! Une dernière question plus personnelle, tu as corrigé les trois quart des informations scientifiques de cet interview, il faut dire que l’avais compris à l’envers cette histoire de rétroactions et que si je ne pars pas de l’image d’une casserole sur le feu, je ne comprends rien à l’énergie. Du coup je me demande si je n’ai pas écrit trop de bêtises sur le plan scientifique dans mon chapitre sur le climat dans mon livre « On entend dire que l’écologie c’est fini » ? 🙁
Edouard Bard : Non Alice, je l’ai lu, c’est OK ! 🙂
A. A : Champagne ! 🙂

Lire le dernier article d’Edouard Bard dans le magazine La Recherche :

Bard13LaRecherche.pdf

Pour en savoir plus :
7 octobre 2011

Interview de Jean-Michel Valantin : les éclaireurs de la crise globale

Jean-Michel Valantin,  chercheur en stratégie spécialisé sur les questions d’environnement, auteur de plusieurs ouvrages, se consacre à saisir et à prévenir la crise globale qui arrive. Une crise sans précédent, qui n’a pas la place qu’elle mérite dans les réflexions et les actions des décideurs et intellectuels actuels, à l’exception d’une poignée d’éclaireurs. Jean-Michel Valantin présente ces éclaireurs, dont une grande majorité est d’origine anglo-saxonne, lors d’un entretien inédit avec Alice Audouin.

Alice Audouin : Les éclaireurs de  la crise globale sont-ils des intellectuels comme les autres ?
1000929733J.M.V. : Non, leur rareté indique leur différence. A l’heure d’une hyper spécialisation de la pensée, ils savent réfléchir à une échelle globale et sont donc bien placés pour analyser la crise à venir qui est de nature globale, car multifactorielle. Ils réfléchissent en amont,  à partir de plusieurs variables, comme l’économie, le climat, les ressources naturelles, la finance, l’agriculture, la santé, la sécurité en comprennent les croisements et les effets domino en cours. Ils ont bien sûr souvent une spécialisation au départ, comme la défense, la géopolitique, la philosophie, la sociologie, l’urbanisme ou l’histoire, mais ils les éclairent avec d’autres champs. Par ce jeu d’interactions entre différentes disciplines, ils aboutissent tous au même cocktail explosif, une crise globale sans précédent à l’échelle de la planète. Ils diffèrent en revanche sur les capacités de réaction et de résilience des hommes face à cette crise. Deux camps se dessinent, les optimistes et les pessimistes.

A.A.: Nous comprenons que la crise globale résulte d’une tragique combinaison de facteurs. Qui sont aujourd’hui les penseurs qui perçoivent le mieux ces interdépendances?
J.M.V. : Deux auteurs me semblent incontournables. Michael Klare est un grand analyste des questions stratégiques et militaires américaines depuis 10 ans. Il est l’un des meilleurs analystes sur le lien entre les conflits liés à la compétition pour les matières premières, le pétrole et les ressources géologiques.  Il permet de comprendre le lien entre la sécurité et l’environnement. C’est déjà très important.
J. Howard Kunstler, urbaniste, spécialisé sur les grandes banlieues américaines qu’il considère comme « le plus grand gaspillage de ressources de l’histoire humaine », part d’un angle plus atypique. Il décrypte les interactions entre environnement, société et sécurité à l’échelle planétaire.  Il appelle notre XXIème « le siècle de la longue urgence », dans lequel les problèmes de changement climatique, de crise des hydrocarbures, de pénurie d’eau et de nouvelles pandémies, vont entrer en synergie, ce qui aboutira à une grande fragilisation des sociétés. Cela posera selon lui inévitablement des questions de sécurité et de défense, car il faudra assurer l’accès à la nourriture et gérer les conflits.

A.A. : Une fois la crise planétaire arrivée, comment les sociétés réagiront-elles ? Y aura-t-il forcément des conflits? 
J.M.V. Je reformule la question, les questions environnementales vont-elles entrainer la guerre ou la paix ? Malheureusement la plupart de ces visionnaires penchent pour la guerre. Jacques Blamont, ancien directeur du CNES et responsable du programme Ariane, montre bien le risque de convergence entre les évolutions environnementales et les nouvelles évolutions technologiques stratégiques, comme le problème de la prolifération des armes nucléaires. Le risque, c’est que les inégalités augmentent. Les territoires du Nord, selon lui mieux préparés, seront une valeur refuge, un lieu probable de résilience, tandis que ceux du Sud subiront de plein fouet la crise. Tout cela risque de générer une montée des agressions asymétriques, le Sud se retournant alors contre le Nord. On risquerait ainsi d’aboutir à deux mondes totalement séparés, l’un préservé, comprenant l’Amérique du Nord et l’Europe de l’Ouest, et l’autre, c’est-à-dire le reste du monde, durement touché, sous tension. Pour continuer à se préserver, des stratégies de plus en plus dures seraient mises en place par les pays du Nord.  Et les tensions idéologiques ne pourront que se renforcer.

A.A.: Et la vision optimiste ?
J.M.V.: Herald Welzer a posé une excellente question qui est le titre de l’un des ses ouvrages, « Pourquoi on tue au XXI è siècle ? »  Il y analyse les facteurs de mortalité induits par le réchauffement climatique et les facteurs de tension sociale, ainsi que les risques de radicalités idéologiques. Il redoute la mort de populations entières en Afrique, du fait de la sécheresse. L’Afrique, selon son analyse, combine tous les grands facteurs de vulnérabilité, politiques, environnementaux et économiques. Il appelle un réveil éthique, se bat pour une solution solidaire, consistant tout simplement à ne pas laisser mourir le continent africain.2508611133
André Lebeau, ancien directeur du CNES, analyse lui aussi le rapport entre l’humanité et son environnement sous l’angle de la crise des ressources. Pour lui, l’impasse impose impérativement de raisonner en termes de partage, les conditions d’existence sur la planète ne pouvant être l’apanage d’un sous-groupe ou d’une zone géographique. Lui aussi se bat pour une solution plus positive, pour une culture du partage.
Enfin, Jeremy Rifkin, en proposant une lecture de l’humanité sous l’angle de l’empathie, ouvre également une voie d’espérance. Il est convaincu que l’empathie est une donnée constituante de l’homme qui pourra le sauver de la catastrophe ou en tout cas lui permettre d’agir avec plus de solidarité au moment de la catastrophe.  Bien sur, Edgar Morin, en appelant lui aussi à une réaction éthique, participe de ce mouvement.

A.A. : A l’exception d’Edgar Morin, aucun auteur dans cette liste n’est connu du grand public, c’est inquiétant. N’y a-t-il donc pas aujourd’hui parmi les intellectuels médiatisés, de visionnaires aptes à prévenir de ce qui arrive ? 
J.M.V. Les intellectuels les plus audacieux,  les plus lucides et les plus tournés vers les temps présents à venir sont ceux qui sont les mieux outillés pour penser la crise. Ce ne sont donc pas ceux, très nombreux, qui se consacrent à revisiter encore et encore l’histoire de la philosophie. Parmi les intellectuels médiatisés, Peter Sloterdijk et Slavoj Zizek sont selon moi les plus pertinents. Ils ont une approche à la fois extrêmement lucide et  multifactorielle.  Des penseurs renommés comme Christopher Lash, Karl Polany, Norbert Elias, ou aujourd’hui dans un  autre registre, par exemple Jared Diamond, avec son fameux ouvrage  « Effondrement », dans lequel il analyse l’extinction de certaines civilisations du fait de la raréfaction des ressources conjuguée à des décisions politiques inadaptées, offrent tous une approche consciente de la fragilité de l’édifice sur lequel nous avons bâti nos sociétés.

A.A. : Peu de ces auteurs sont connus du grand public ! Alors comment peut-il être prévenu de ce qui arrive ? Comment la société dans son ensemble peut-elle savoir ?
J.M.V. : La crise à venir est également très bien sentie pas les artistes, qui sont depuis toujours des capteurs de signaux faibles, elle est palpable là où sont mis en scène la peur et les mauvais pressentiments, au cinéma, la télévision,  les romans de science-fiction, et cela peut être des succès commerciaux mondiaux. Franck Herbert, dans le livre de science-fiction « Dune » qui a donné le film du même nom, montre parfaitement le lien entre la maitrise des ressources vitales et l’exercice de la puissance.  «  Le Seigneur des Anneaux » met également en scène le danger à rompre les grands équilibres. Plus récemment, le dernier James Bond « Quantum of Solace » fait comprendre la question de l’eau comme enjeu stratégique, ou encore « Survivors », étonnante série de la BBC, qui pose la question de la survie après une épidémie mondiale. Depuis la naissance du cinéma, «King-Kong» ne cesse de revenir avec de multiples versions, mettant en scène l’incessante leçon sur l’importance de notre lien à l’environnement et sur la crainte d’un effet boomerang suite à notre trop grande prédation. Même la télévision fait appel à cet imaginaire, la série MI5 place l’environnement et la crise des ressources au centre de nombreux épisodes des saisons 4, 5, et 6 ! Et même les enfants peuvent comprendre, « 20 000 lieues sur les mers » de Jules Verne aborde déjà des questions contemporaines essentielles ! L’accès à la prise de conscience est possible, à la fois par la raison et par la sensibilité

A.A. : Une fois au courant des scenarii tragiques, comment agir ?
3430897013J.M.V. : Sublimer l’angoisse qu’ils génèrent et la transformer en action. Il faut tout faire pour que les pires scénarii n’arrivent pas, et pour cela nous devons nous en croire capables, même si une augmentation de la température moyenne de +2° est aujourd’hui une très forte possibilité. Nous devons avancer parallèlement sur deux fronts, l’adaptation à la crise et la lutte contre les facteurs aggravant les changements d’ores et déjà engagés. Nous devons réagir vite et bien à tous les niveaux, à une échelle personnelle, communale, départementale, régionale, nationale et internationale. La bonne nouvelle, c’est que cette dynamique est enclenchée.

Les livres-éclaireurs de la crise globale
« The Race for What’s Left: The Global Scramble for the World’s Last Resources », Michael T Klare, 2011
« Something New Under the Sun: An Environmental History of the Twentieth-Century World », John Mc Neil, Penguin Books, 2000
« Future History of the Artic », Charles Emmerson, The Bodley Head, 2010
« Introduction au siècle des menaces », Jacques Blamont Odile Jacob, 2004
« Oilopoly », Marshal Goldman, Onworld Publication, 2010
« Climate Wars », Gwynne Dyer, Oneworld Publications (2010)
« The Long Emergency: Surviving the Converging Catastrophes of the Twenty-First Century », James Howard Kunstler, Atlantic Books, 2005.
« Resource wars, The New Landscape of Global Conflict », Micheal T Klare A Metropolitan/Holt Paperbacks Book, March 2002
« Rising Powers, Shrinking Planet », The New Geopolitics of Energy, Michael T Klare, Holt Paperbacks, March 2009
« Les horizons terrestres ; réflexions sur la survie de l’humanité », André Lebeau, Editions Gallimard, collection « Le débat », Paris, 2011

Ouvrages de Jean-michel Valantin
« Hollywood, Le Pentagone et Washington », Editions Autrement, 2003, 2010
« Ecologie et Gouvernance Mondiale », Editions Autrement, 2007
« Menaces climatiques sur l’ordre mondial », Lignes De Repères Editions, 2005

Cet article a également été publié sur le site de Terra Eco
http://www.terraeco.net/Les-penseurs-visionnaires,40263.h…

26 juillet 2011

Interview croisée : l’inséparabilité du social et de l’écologie

François Flahault, philosophe, et Eloi Laurent, économiste, abordent le social et l’environnement comme un tout, démontrent leur inséparabilité et  luttent contre l’arbitrage entre les deux. Leur chemin vers cette vision  commune est pourtant différent, il part d’une réflexion sur le bien commun  pour le philosophe, et d’une étude des liens entre les inégalités sociales  et les crises écologiques pour l’économiste. Ne s’étant jamais rencontrés  auparavant, ils croisent pour la première fois leur point de vue, dans les Jardins du Palais-Royal, à l’initiative d’Alice in Warmingland

1498377909Derniers ouvrages parus :
-François Flahault, « Où est passé le bien commun » (Mille et une nuits, janvier 2011), « Le crépuscule de Prométhée » (Mille et une nuits, novembre 2008)
-Eloi Laurent, économiste, auteur de « Social-Ecologie » (Flammarion, mars 2011), « Une Union sans cesse moins carbonée ? Vers une meilleure fiscalité européenne contre le changement climatique », avec Jacques Le Cacheux (Notre Europe, 2009)

Alice Audouin : L’écologie et le social font partie du bien commun, une notion malheureusement aujourd’hui peu investie.

François Flahault : Il est évident que notre environnement physique et biologique constitue un bien commun ou bien collectif. Mais notre environnement social et relationnel constitue lui aussi notre milieu de vie et, à ce titre, un bien commun. L’écologie ne concerne pas seulement notre existence matérielle, mais aussi notre existence sociale et notre existence psychique. Chacun de nous vit dans un écosystème complexe fait de ses relations directes ou indirectes avec les autres, de tout ce qui structure ces relations, mœurs, institutions, lois, entreprises, État, de tout ce qui les nourrit, culture, activités de toute sorte, goûts que l’on partage, biens matériels et immatériels, et bien sûr, de ressources naturelles. Quand cet écosystème se disloque, l’être humain se désagrège avec lui. Les dépressions liées au chômage, marquant la perte de lien social, en sont une preuve. Derrière la dégradation du lien social, du travail, de l’environnement, des institutions et la montée des inégalités sociales, ce sont les conditions d’existence et d’épanouissement de l’humain qui sont en jeu et qui sont menacées. Nous agissons comme si la vie sociale allait de soi, nous regardons la société comme une donnée, comme une route où l’on conduirait ensuite à sa guise son propre véhicule, mais il s’agit au contraire d’un terreau fragile, qui peut facilement se dégrader et qui doit donc sans cesse être entretenu et jardiné. Pour cela, le bien commun doit être réinvesti, c’est une notion bien plus bien plus riche que celle d’intérêt général qui a une origine économique et politique, définie comme la somme des intérêts particuliers. La somme des intérêts individuels n’équivaut pas forcément au bien commun, surtout dans une société où ces intérêts sont plus que jamais de court terme.

Eloi Laurent : En économie, l’approche théorique standard consiste à penser que les mécanismes de coopération sont optimaux, qu’ils n’ont pas besoin d’être entretenus ou corrigés. Or les crises écologiques et les inégalités sociales sont la preuve que les mécanismes de coopération existants, économiques et politiques, ne sont pas optimaux et doivent être corrigés. La « tragédie des communs » de Garrett Hardin nous démontre depuis 1968 que pour atteindre un optimum social et écologique, la poursuite de l’intérêt individuel ne suffit pas. Si chacun ne pense qu’à son propre territoire, il finit à long terme par le détruire. Le duel de notre époque, c’est donc la « main invisible » d’Adam Smith contre « la tragédie des communs » de Garrett Hardin, avec Elinor Ostrom, et ses bonnes institutions de gouvernance écologique, comme juge de paix !

Alice Audouin : Peu d’ouvrages de philosophie s’attachent à ce point de départ de l’être humain, aux conditions préalables et nécessaires à sa viabilité et à sa pérennité.

François Flahault : Cette approche est malheureusement marginale, car elle introduit les dernières découvertes la primatologie, la paléoanthropologie et de la pédopsychiatrie, qui démontrent le besoin qu’a l’être humain, non seulement enfant mais aussi adulte, d’un environnement propice pour développer et maintenir une bonne vie physique et psychique. Ces disciplines sont éloignées de la pratique philosophique actuelle essentiellement tournée vers le passé et l’étude de l’histoire de la philosophie. Les philosophes ont tendance à rattacher l’écologie à un rêve d’harmonie, une poétique, un nouvel altruisme, donc loin des concepts qu’ils investissent le plus. L’idée de dire que la vie sociale précède l’être humain, le façonne, parait tellement de bon sens que l’on s’arrête là, cela paraît être une banalité. Pourtant, lorsque ce qui soutient l’existence s’effrite, il faut s’en occuper.

Alice Audouin : Comment  la notion de bien commun a-t-elle laissé la place à celle d’intérêt, à l’origine de l’individualisme contemporain?

François Flahault : La notion de bien commun nous vient de l’antiquité. Elle est encore présente chez Thomas D’Aquin qui pense, comme Aristote, que la vie en société est l’état naturel des humains. Cependant, dès le XIVe siècle, les Franciscains ont commencé à penser que l’homme ayant été créé par Dieu, n’a pas eu besoin de la société, des institutions et de la culture pour être pleinement humain, et que ce sont les hommes qui ont délibérément créé la société pour pallier leurs déficiences. Portée par le christianisme, cette idée s’est développée: le rôle de la religion est de répondre à nos besoins spirituels, le rôle de la société est de pourvoir à nos besoins matériels. La sociétécommence à être vue comme une organisation utilitaire. L’idée, présente dans la plupart des sociétés dites païennes, selon laquelle la vie sociale et les cultures humaines sont nécessaires pour soutenir notre existence psychique, cette idée a progressivement perdu sa valeur: contrairement à notre corps, notre âme est une substance incorruptible directement créée par Dieu. Et notre âme, c’est ce qui fait de nous une personne. Il a suffit de remplacer Dieu par la Nature pour laïciser cette croyance et la détacher de son origine religieuse. Ainsi, étant assuré de son existence en tant que personne, chacun est libre d’employer sa raison pour servir ses intérêts en ce monde. Il est même souhaitable qu’il cultive cette passion rationnelle qu’est l’intérêt plutôt que des passions destructrices comme l’amour propre et la guerre. Ainsi naît l’homo oeconomicus, corrélat d’une société conçue comme utilitaire, le tout baignant dans le rêve d’une Providence à l’œuvre dans la nature – rêve cher au XVIIIe siècle, et d’où nous vient, avec la fameuse main invisible, l’idée d’une autorégulation desmarchés. Ainsi, l’individu apparaît à lui-même comme ayant une substance propre, une forme de puissance, de potentiel à exploiter, la société étant une donnée extérieure à lui, un terrain où il va exercer ses qualités propres. Comme si l’homme était d’une autre nature que la société et que la planète où il vit. Un colon, en quelque sorte. Cela ouvre l’imaginaire des destins individuels, où chacun devient le héros de sa propre vie. L’individu compose avec la société, mais ne doit son succès qu’à lui-même et à ses qualités personnelles. C’est le self made man, celui qui se fait tout seul et réussit tout seul, et amasse dans certains cas des millions. Les crises écologiques viennent aujourd’hui briser nos rêves prométhéens, elles nous rappellent que nous sommes faits de la même étoffe que la planète dont nous sommes nés.

Alice Audouin : La croissance apparaît alors comme une locomotive qui traîne des wagons d’externalités négatives aussi bien économiques que sociales. Et ces wagons sont de plus en plus lourds à tirer.

Eloi Laurent : Selon moi, sur le plan historique, tout part de la révolution industrielle. Outre sa dimension technique, avec une rupture nette entre les rythmes naturels et le rythme des machines, elle est tout autant une révolution des institutions, à travers la généralisation des droits de propriété, des contrats et de la mondialisation. Cette révolution institutionnelle autant qu’industrielle aboutit, au plan mondial, à la situation décrite par la formule « The West and the rest » (l’ouest et le reste) et marque le début d’un déséquilibre. La Chine, aussi prospère que les pays occidentaux jusqu’à la fin du XVIIème, décroche, et à l’inverse un minuscule pays, l’Angleterre, devient le Royaume-Uni avec un empire économique gigantesque. Tous les rapports précédents entre les pays sont dynamités.  Avec la révolution industrielle, trois phénomènes se juxtaposent, premièrement, la prospérité économique dans un cadre de croissance démographique, ce qui donne tort à Malthus qui a pourtant raison pour les 18 siècles qui l’ont précédés ; deuxièmement, le début des dérèglements globaux environnementaux, les crises écologiques démarrent dès le début du 19ème ; et troisièmement, l’apparition de nouvelles inégalités sociales, le creusement de l?écart entre les plus riches et les plus pauvres, non seulement entre les pays mais également dans les pays. 1950 marque ensuite une autre accélération, encore plus vertigineuse : on passe de la révolution industrielle à la croissance industrielle. Puis arrivent les années 90 avec l’ultime étape, la mondialisation de cette croissance industrielle. Et tous les effets positifs et négatifs se démultiplient alors. La prospérité, les crises environnementales et les nouvelles inégalités sociales se diffusent à une échelle mondiale.

2629796788François Flahault : Les choses empirent à l’Ouest depuis la chute du bloc de l’Est. Avant sa dislocation, il servait de contre pouvoir, y compris en termes de droits sociaux. Les standards étaient élevés chez nous, car le système communiste, concurrent du système capitaliste, se déclarait champion sur ce volet-là, il s’agissait donc de ne pas se montrer trop inférieur, afin de ne pas faire basculer les électeurs de l’autre côté. Syndicats, droits sociaux, acquis sociaux jouaient un rôle politique, dans le cadre de cette concurrence avec l’Est. Une fois le bloc de l’Est dissous, il n’y a plus de scrupules ou de précaution à avoir, et l’on se retrouve avec une seule croyance, une seule idéologie, qui se répand sur la planète, sans adversaire. Le « moi je » triomphe, fondé sur cette fausse idée d’un « je » parfaitement autonome. Il est intéressant d’analyser les discussions autour de la charte de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Dans cette déclaration, il y a un noyau universel, une règle d’or fondamentale, de nature morale, cette idée de ne pas faire aux autres ce que l’on ne voudrait pas qu’ils nous fassent, c’est très bien, mais on reste dans une approche juridique fondée sur une liberté individuelle conçue comme indépendante de la vie sociale. On prend la société comme une donnée, sans se préoccuper de ce qui la rend bonne ou mauvaise, de ce qui va justement lui permette d’être ou non garante des droits des individus. C’est insuffisant. Certains ont pourtant soulevé la question, au moment de sa rédaction, d’y adjoindre la notion de devoir, dans une vision plus systémique de réciprocité entre l’individu et le tissu social. Définir le bien commun et ses modalités de préservation, ce que serait une société « bonne » et les modalités pour qu’elle le reste, est le travail en amont qui n’a malheureusement jamais été fait, aboutissant à une société très individualiste, où chacun a des exigences vis-à-vis de la société devenue une sorte de comptoir de réclamations. Les droits de l’homme ne sont pas la condition mais le résultat du bien commun, qui lui, n’est malheureusement pas investi. Dans mon livre j’essaie de démontrer que les droits de l’homme ont besoin du bien commun, pour ne pas rester boiteux.

Alice Audouin : Comment  justement combiner l’environnement et le social pour aboutir à une société durable?

Eloi Laurent : Il faut cesser d’arbitrer entre le social et l’environnement. Comprenons que la notion même d’arbitrage entre les deux est un non sens. Aujourd’hui, telles que les choses sont présentées et souvent pensées, la question sociale est brandie comme étendard contre la protection de l’environnement. On a su créer un lien positif entre économie et écologie à travers l’économie verte, il est temps que le même couplage se fasse entre social et écologie. Il faut concevoir en amont le lien entre les deux, comme le font déjà la Suède ou l’Allemagne. La taxe carbone se passe très bien en Suède, car ce pays a pensé en amont les impacts sociaux négatifs et les a compensés. Les politiques écologiques ne peuvent exister autrement qu’encastrées dans les politiques sociales. Si un segment de population subit un effet néfaste sur le plan social en raison d’une mesure environnementale, comme dans l’exemple de la taxe carbone qui pénalise en effet en théorie les plus modestes, ce n’est pas la mesurequ’il faut retirer, mais une mesure supplémentaire qu’il faut instaurer pour la population en question, c’est pourtant du bon sens!

Alice Audouin : Si les inégalités sociales sont en amont et aval des crises écologiques, quelles seraient les mesures prioritaires à mettre en place pour lutter contre elles?

Eloi Laurent : A l’échelle de la France, la réduction des inégalités sociales passe par de nombreuses mesures, dont l’augmentation du taux d’imposition pour les plus riches. Il faut réarmer socialement l’impôt. Les Etats-Unis, sous Roosevelt, ont taxé les plus riches à 90 %. Les fortunes taxées n’ont pas quitté les Etats-Unis pour autant. La menace de la concurrence fiscale est dans une certaine mesure un prétexte, surtout pour un pays comme la France, où l’on souhaite vivre et résider. Dans leur articulation directe avec l’environnement, les inégalités sociales doivent être comprises selon la perspective des inégalités environnementales, et en leur sein, la précarité énergétique, qui touche déjà 13 % de ménages et va exploser avec la hausse du prix de l’énergie fossile, est une priorité. En la connectant aux grands projets de rénovation thermique et à une politique de transition énergétique, on peut associer les plus modestes et les classes moyennes, car on peut à la fois réduire la pauvreté et créer des emplois. Il faut plus généralement lutter contre les inégalités environnementales, en intégrant le degré de vulnérabilité de certaines populations. On a tous le souvenir de la canicule de 2003 qui avait majoritairement touché les personnes âgées isolées. Les niveaux de risque, d’exposition, ne sont pas les mêmes selon les populations, en fonction de l’âge, du statut social. Cette justice environnementale est aussi et peut-être surtout à mettre en oeuvre à l’échelle globale. Prenons la question du dérèglement climatique, Les pays riches, non seulement responsables des trois quart des émissions depuis le 19ème, ont aussi davantage de capacités d?’daptation, là encore l’inégalité est au coeur de la crise écologique.

 

 

Alice Audouin : La conscience s’accélère, les propositions sont prêtes, et pourtant l’action semble paralysée, n’êtes vous pas découragés ?

3455627825Eloi Laurent : Tout s’accélère en matière d’environnement, mais malheureusement la crise avance plus vite encore que la prise de conscience. Les derniers chiffres sur les émissions de gaz à effet de serre annoncent des avenirs encore plus sombres que prévus. Je crains une désynchronisation, un temps de retard de la réaction humaine, si rapide soit-elle. C’est un peu Achille et la tortue. Mais je crois au progrès des politiques publiques porté par la soif de justice, je crois au découplage absolu entre développement humain et impact environnemental et à la redéfinition de la richesse et du bien-être.

François Flahault : La notion de progrès a eu le vent en poupe tant qu’on a pu croire qu’il se réaliserait de lui-même, en vertu de la main invisible ou bien des lois de l’Histoire. Mais comme il est de plus en plus évident que tout progrès repose sur des efforts humains et qu’il n’y a pas de providence naturelle qui le garantisse, la tendance, aujourd’hui, est à la baisse des ambitions, sauf bien sûr en termes de richesse matérielle. Je suis frappé par cette atmosphère de renoncement. Même les partis de gauche semblent avoir perdu cette volonté de progrès qui se traduit par une lutte contre l’injustice sociale. On baisse les bras, et cela alors que la qualité de vie sociale et l’environnement sont menacés et que les ressources qui permettraient d’y faire face n’ont jamais été aussi abondantes. Alors, c’est le moment de repenser à un exemple encourageant: au cours des années 1780, une poignée de gens ont entrepris d’abolir la traite et l’esclavage alors que ceux-ci n’avaient jamais été aussi profitables. Ils n’ont pas baissé les bras et leur ténacité a fini par porter des fruits.

Alice Audouin 25 juillet 2011

21 juin 2010

Rencontre avec Michket Krifa, directrice artistique des rencontres de Bamako

« Mon image c’est moi qui la donne » : c’est le principe éthique que l’organisatrice d’expositions Michket Krifa, commissaire d’exposition, applique dans tout ce qu’elle entreprend en Afrique et Moyen-Orient. Mettre l’image de l’Afrique aux mains des africains, mettre l’image des femmes musulmanes aux mains des femmes musulmanes, voilà une démarche qui parait naturelle et qui est pourtant rare dans la vie culturelle, encore très centrée sur l’occident et son regard sur le monde. Cette image « de l’intérieur » a pour vertu de faire tomber les aprioris de ceux qui s’étaient construit une image erronée. La représentation du rapport Nord Sud s’en trouve réajustée.

« En Afrique, les injustices du passé ne sont pas seulement dans la terre, mais dans les semences. L’art consiste à dégager des terres neuves et réparer les anciennes. » Restituer l’image de soi, créer la représentation de soi, c’est le principe des expositions qu’elle organise sur le Moyen-Orient (Regards Persans, Printemps Palestinien, Women by 1622435831Women…). Ses expositions sur les femmes musulmanes sont des espaces d’expression, non de dénonciation, qui font tomber les stéréotypes orientalisants et les visions instrumentales des pouvoirs arabes. Ce principe a fait des merveilles aux dernières rencontres de Bamako, la biennale africaine de la photographie dont Michket est la directrice artistique, qui ont offert une image nouvelle de l’Afrique, dans la nuance, la subtilité, l’altérité, l’échange. Pour la prochaine édition en 2011, Michket ne dérogera pas à ses principes.

Très concernée par l’environnement, Michket rappelle que le lien à la terre et à l’environnement joue un rôle central pour les artistes africains « les conditions de vie et climatiques ne sont pas toujours faciles, les problèmes liés à la vie sont concrets et entrent naturellement dans le champ de la créativité ». Et au final, c’est l’image que l’Afrique 1107780012renvoie de l’occident qui devient riche d’enseignement. « Je renvoie aux Occidentaux ce qui leur appartient, c’est à dire les rebuts de la société de consommation qui nous envahissent tous les jours« , dit l’artiste béninois Romuald Hazoumé, qui construit ses œuvres à partir de déchets, tout comme le grand artiste ghanéen El Anatsui (photo ci-contre).

Née en Tunisie, musulmane non pratiquante, Michket Krifa fut d’abord actrice, mais le marché du cinéma tunisien ne lui permettait pas de faire carrière. Venue en France, elle refusa les rôles « d’arabe de service » selon son expression et amorça des études sur le lien entre cinéma et histoire. Pour elle, le culturel, le social et le politique doivent être étudiés ensemble.

Ses gestes écologiques au quotidien sont dictés par son fils « super écolo ». Michket, aussi belle à 50 ans qu’à ses débuts, met le curseur sur l’être et non l’avoir. « Le temps, la distance, la rêverie sont devenus un luxe dans nos vies. » Elle tente d’extraire ces moments de grâce dans un agenda rempli jusqu’en 2015.

 

Publié dans Neoplanète, numéro 14

19 mars 2010

Gary Hirshberg : Bio loves Walmart


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Gary est américain, (vieux) beau, riche, célèbre, père de famille exemplaire, directeur général. Bref, Gary est une success story américaine. What else ? Son entreprise enregistre depuis environ 20 ans une croissance moyenne de 20 % par an. Il est dans le pétrole ? Pas du tout. Il est dans le yaourt Bio.
Il vient de loin… de l’époque où le Bio concernait seulement les babas et non les bobos, où le développement durable n’était pas encore né et où les consommacteurs représentaient 0,0001 % de la population américaine. Se lancer dans le lait Bio avec neuf vaches a été la première pierre de son entreprise Stonyfield, au début des années 80. Mettant toutes ses ressources à créer un circuit de production coûteux (ressources durablement gérées, fournisseurs éparpillés, main d’œuvre mieux rémunérée…) et ne pouvant donc compter sur la publicité, épuisé de distribuer lui-même des échantillons dans les supermarchés, il décide alors de proposer aux consommateurs d’adopter une vache en échange d’une lettre de la vache deux fois par an. Des milliers de personnes trouvent cette idée amusante (ils reçoivent aujourd’hui quatre e-mails par an de leur vache) et Stonyfield réussit à passer à une dimension supérieure. Comme ses amis pionniers de l’époque (Ben & Jerry’s, Body Shop…) sauf Patagonia, il revend vingt ans plus tard son entreprise à une multinationale (Danone). Ses produits trônent désormais sur les linéaires des supermarchés, y compris en France sous l’appellation Les deux vaches (faut vraiment qu’il ne parle français pour avoir laissé passer un nom comme ça !). Pour lui le passage de la petite entreprise Bio à la multinationale va dans le bon sens, car la seule solution pour que le Bio entre dans les usages de consommation, c’est d’en baisser le coût, donc d’en vendre plus. Plus on vend, plus il y a de fournisseurs de lait bio, plus il est facile d’organiser la production et ainsi de suite. Gary défend cet argument dans le documentaire Food Inc. qui décrit l’industrie alimentaire américaine et qui obtient actuellement un grand écho aux Etats-Unis. Et quant à savoir si le Bio répond à des préoccupations d’ordre individuel ou collectif, Gary reste pragmatique « Les gens se mettent au bio à trois occasions : lorsqu’ils ont le projet d’avoir un enfant, à l’occasion d’un problème de santé, et au travers de l’influence de quelqu’un d’autre. Ils mangent bio avant tout pour eux, pas pour la planète, mais ce qui est bon pour eux est bon pour la planète.» Aux Etats-Unis, les yaourts Stonyfield font actuellement la promo du livre « Anti cancer » de David Servan-Schreiber, avec le slogan « La super arme dans la guerre contre le cancer : Votre nourriture » démontrant ainsi le poids de l’argument santé. Il reste plus efficace de miser sur l’intérêt individuel pour gagner de grands marchés.

Alice Audouin

Article publié dans Neoplanète numéro Avril/Mai 2010.

Interview réalisé le 5 février à Paris.

1 février 2010

L’Europe vue par Lucien Chabason

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Lucien Chabason, père de la loi Littoral et notre énarque écolo préféré, directeur délégué de l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI) donne son verdict : « En dépit des traités qui ont suivi sa création en 1957, l’Europe reste d’abord et avant tout le marché unique qui vise des objectifs économiques. Tant que les autres objectifs, sociaux et environnementaux, ne seront pas considérés au même niveau, le développement durable restera à la périphérie ». Fils et filles de Jean Monnet, réveillez-vous !

L’Union européenne agit-elle pour ou contre le réchauffement climatique? On se le demande après sa grande discrétion au Sommet Copenhague qui a échoué à fixer des objectifs de réduction pour éviter un réchauffement climatique de plus de 2°C à horizon 2100. Pour répondre, analysons avec Lucien Chabason les trois piliers de l’Europe, la législation, les fonds structurels et le grand marché.

Prenons d’abord la législation. Si l’Europe a d’excellentes initiatives « vertes », comme par exemple REACH (règlementation chimique européenne), concernant l’harmonisation de la fiscalité, ce n’est pas génial côté CO2. Dans les années 90, l’harmonisation sur l’automobile a conduit à la suppression de taux majorés et des taxes spécifiques de pays comme la Grèce ou le Danemark qui avaient jusque là des politiques restrictives (et donc peu de voitures et de routes) et a provoqué l’arrivée de millions de véhicules et donc de millions de bouchons !

Regardons maintenant les fonds structurels qui servent à financer la cohésion et la mise à niveau des nouveaux pays membres. Là encore, de très bonnes choses ont été mise en œuvre, les stations d’épuration, les traitements des ordures, les modernisations de chemins de fer, mais aussi le plan autoroutier !

Arrivons au point clé, le grand marché et sa monnaie unique (qui a ruiné toutes celles et ceux qui ne savaient pas multiplier par 6,5). Son fonctionnement repose, on l’aura compris, sur le transport routier (et non fluvial ou ferroviaire) des marchandises. Les camions représentent 20% de l’ensemble des émissions de CO2. Pour entrer dans le grand marché, la Grèce, l’Espagne le Portugal et l’Irlande, aujourd’hui tous en souffrance économique et sociale, ont bénéficié de dérogations pour pouvoir augmenter rapidement leurs émissions de gaz à effet de serre, condition nécessaire selon l’Europe à leur développement économique. Cette accélération, véritable manne pour les spéculateurs, a par exemple conduit l’Espagne à construire 600 000 logements en un an ! Retour de bâton environnemental et financier garanti !

Lucien Chabason conclut :  » l’Europe suit deux voies différentes, d’une part celle du développement économique fondé sur les énergies fossiles, la consommation et la croissance, et d’autre part celle de la protection de l’environnement. Ces deux voies lui couteront, tant qu’elles resteront séparées, de plus en plus cher. Il est temps qu’elles fusionnent. »

Alice Audouin

Article publié dans Neoplanete, Numéro février/mars 2010

 

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