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  • Sakina M’Sa, la Mademoiselle Chanel du développement durable

    7 avril 2014

    Sakina M’Sa, la Mademoiselle Chanel du développement durable

    Sakina M’Sa est une pionnière et leader en innovation à la fois esthétique, sociale et environnementale. Styliste de la marque de mode éthique Sakina M’Sa, fondatrice de l’entreprise d’insertion par la couture Trevo, pionnière du upcycling, activiste de la beauté plurielle, elle partage aujourd’hui son « logiciel » avec les autres créateurs et prône le développement durable comme la nouvelle définition du luxe.

    Au-delà de l’exemplarité
    Comme toute personne devenant lentement mais sûrement une légende, Sakina M’Sa se prête aux grands récits, riches en périples et en singularités. Le grand récit de la vie Sakina M’sa démarre par sa grand-mère, qui lui montre peu après sa naissance aux Comores, la direction : l’horizon. Le récit se poursuit à Marseille où elle arrive à l’âge de 7 ans, puis dans une tour de Bagnolet où elle devient, tout juste adolescente, créatrice de mode. Il s’accélère avec son succès, remarqué par des philosophes comme Jean Baudrillard, et son entrée dans le corner des jeunes créateurs des Galeries Lafayette, puis se stabilise dans le 18 ème arrondissement de Paris, où elle fonde son entreprise d’insertion par la couture Trevo, il y a plus de 5 ans. Son récit repart de plus belle en 2010, à la maison d’arrêt de femmes de Fleury-Mérogis, date historique de son premier défilé avec les détenues puis continue sa course pour arriver aujourd’hui, où elle s’apprête à ouvrir deux corners au BHV, à la fois  côté homme et côté femme. Il rebondira demain, quand Sakina M’sa ouvrira son propre concept store, sur son concept à elle, alliant insertion, environnement et style. Mais les grands récits ont leur limite : ils se ressemblent souvent par ce que l’on veut y trouver, l’histoire d’un courage à la hauteur des difficultés rencontrées. Admirer Sakina M’Sa sous l’angle du parcours du combattant, c’est défaire ce qu’elle a construit, c’est perpétuer les stéréotypes qu’elle a elle-même dénoués et c’est la réduire à une belle  « exception » chère à la République. Sakina M’Sa vaut mieux que d’être exemplaire. Le but n’est pas de créer des exceptions, mais de changer la norme.

    Le style, c’est justement savoir oublier les stéréotypes, pour ne garder que la présence, c’est quitter le passé, pour vivre l’instant. C’est bien ce qu’attendent les femmes en insertion, ne pas être sans cesse ramenées à leur trajectoire, mais pouvoir démarrer une vie nouvelle. C’est aujourd’hui qui compte, et c’est la vocation de Trevo, l’entreprise s’insertion de Sakina M’Sa.

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    L’insertion par la mode.
    Pourquoi avoir créé une entreprise d’insertion en France et non collaboré avec les pays du Sud ? Pour Sakina M’Sa, c’était pourtant facile de démarrer une entreprise de mode équitable à Madagascar, avec ses cousins et cousines. « Au moment où toute l’industrie partait pour l’étranger, pour baisser ses coûts de main d’oeuvre, j’avais le sentiment qu’elle partait  pour mourir » dit-elle. Elle décide alors d’agir ici, contre la pauvreté. Monter une entreprise d’insertion est la face Nord de la création d’emploi, car il faut recruter du personnel d’encadrement avant tout démarrage d’activité, à savoir un chargé d’insertion et un encadrant technique. Obtenir le statut d’entreprise d’insertion en 2009 fut la victoire de Sakina M’Sa après deux années d’efforts.
    Aujourd’hui, plus de dix femmes ont bénéficié de cette insertion par la mode grâce à Trevo. Dans l’entreprise, chaque étape de la création trouve un sens nouveau et pas seulement au niveau des ressources humaines. Le upcycling (apporter de la valeur ajoutée aux déchets) permet de concevoir une mode à partir de chutes de tissu ou de vêtements récupérés, et de créer ainsi une géométrie nouvelle tout en préservant l’environnement. Les défilés sont eux-aussi reprogrammés avec le logiciel de l’innovation sociale. Ils cessent d’encenser l’uniformité, sur scène défilent des femmes de tous âges, de toutes tailles : la pub Dove avant l’heure, et en mieux. Le modèle est complet donc « transgressif » dans le secteur très normé de la mode, disqualifiant toute femme au-delà de la taille 38.
    A la maison d’arrêt de femmes de Fleury-Mérogis où Sakina M’Sa a organisé deux défilés, en 2010 et 2011, les détenues ont non seulement créé les vêtements, mais ont elles-mêmes défilé, coiffées et maquillées. Dans ce processus, plusieurs d’entre elles ont retrouvé un CAP de coiffeuse longtemps oublié ou des talents de couturières abandonnés, et ont ainsi pu tracer une ligne entre leur passé et leur avenir, reprendre espoir. D’autres ont tout simplement repris confiance en défilant sous le regard bienveillant de Sakina M’Sa qui leur disait avant de s’élancer « n’oublie pas que tu es plus belle que Naomie Campbell. » Le troisième défilé est programmé pour la fin décembre 2014.
    Par son style et ses valeurs, la marque Sakina M’sa séduit les grandes marques traditionnelles, au travers de créations en co-branding, avec Puma, La Redoute, Naturalia, etc. Le groupe Kering va plus loin, en créant un véritable partenariat visant à aider le développement de la marque Sakina M’Sa. La marraine du projet Sandrine Meunier, de l’enseigne Yves Saint Laurent, témoigne sur le site de la fondation d’entreprise « Ce qui me touche dans le projet de Sakina c’est sa volonté d’insérer par le beau : elle n’hésite pas à confier des tâches de haute couture à des femmes marginalisées. Elle les tire vers le haut, vers le beau. J’ai envie de l’accompagner dans son projet tant que je pourrai être utile. »

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    Lancer la mode de l’insertion
    Sakina M’Sa croise la chance, l’innovation, le goût, avec la vocation. Celle d’une styliste qui a compris que le style ne s’arrêtait pas au vêtement, mais à tout ce qu’il englobe : les parcours des femmes qui l’ont fabriqué et des matières qui l’ont constitué. Elle définit sa marque comme   » une marque durable et désirable, graphique et moderne. Elle est destinée à des femmes porteuses de sens. Je crois profondément que c’est la femme qui change la société. » Son mot d’ordre :  » le style, on achète un vêtement avant tout pour son style. »
    Pour la créatrice « le luxe aujourd’hui, c’est le développement durable ». Une phrase à ne pas comprendre de travers : le développement n’est pas un luxe, c’est le le luxe qui doit intégrer le développement durable. Ce pourquoi Sakina M’Sa développe actuellement la phase deux du projet, donner aux marques de luxe les moyens d’expérimenter cette approche aujourd’hui considérée comme alternative comme moyen d’innover et d’apporter à la société de valeur ajoutée.
    Sakina M’Sa lance la mode de l’insertion : oui, aider les femmes à s’insérer c’est utile, oui, faire des vêtements avec des chutes de textile, c’est beau, oui, ancrer la valeur de la mode dans sa fabrication et pas uniquement son image, c’est juste.

    Prenons l’exemple de Chanel. Karl Lagerfeld a souvent d’excellentes inspirations pour ses défilés de la Fashion Week au Grand Palais, comme des champs d’éoliennes, des terres post-apocalyspe ou des oeuvres d’art contemporain. Mais son dernier défilé, qui avait pour décor un supermarché, semble exprimer la fin d’un cycle. En conduisant les mannequins à déambuler dans ce faux supermarché comme s’il s’agissait d’un décor amusant, à l’heure où cette réalité écrase une majorité de la population, Chanel perd le fil du sens. Or la seule manière aujourd’hui de défendre une légitimité, c’est justement de produire du sens et l’une des plus belles manières de le faire est l’approche collaborative et solidaire, au coeur du développement durable et de la démarche de Sakina M’Sa. Karl collaborera-t-il un jour avec Sakina ? Sans doute. Parce que Mademoiselle Chanel, aujourd’hui, c’est elle.

    Alice Audouin
    7 avril 2014
    Entretien avec Sakina M’Sa, le 4 avril 2014

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