Hélène Le Teno, la nouvelle ambassadrice de la transition écologique

27 mars 2014

Hélène Le Teno, la nouvelle ambassadrice de la transition écologique

La lutte contre le réchauffement climatique garde sa main de fer mais se gante de velours. Le visage angélique et juvénile d’Hélène Le Teno masque habilement sa colère contre la société du gâchis, sa détermination à toute épreuve et son Q.I. qui n’a rien à envier à celui de ses patrons Alain Grandjean et Jean-Marc Jancovici (Cabinet Carbone 4). Aujourd’hui, Hélène Le Teno prend la suite de « Janco » et publie avec Alain Grandjean  « Miser (vraiment) sur la transition écologique », aux Editions de l’Atelier (parution le 13 mars 2014). 

Après le choc du duo « Janco-Grandjean », qui expliquait sans ménagement que, d’accord ou pas d’accord, tout le monde allait atrocement souffrir à l’avenir à cause du climat et ferait mieux d’apprendre à bêcher et pédaler sur de longues distances immédiatement :-), voici le tandem de charme « Le Teno-Grandjean ». Davantage « ying & yang », ce nouveau duo joue une carte plus en rondeur, invitant davantage les lecteurs à désirer le changement.
Diplômée de l’École nationale des Ponts et chaussées, Hélène Le Teno a déjà publié une Cartographie de la transition carbone, par la fondation The Shift Project.

Interview.

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Alice Audouin : Pourquoi avoir étendu la notion de transition énergétique à celle de transition écologique ? Quelle est la différence entre les deux ?
Hélène Le Teno : La transition écologique, c’est passer d’un système économique vorace en ressources, près de 12 tonnes de matières par habitant et par an en France, à un système qui permettra de faire « beaucoup mieux avec beaucoup moins », moins de pétrole, mais aussi moins d’eau, moins de terres arables, moins de minerais, et de générer beaucoup moins de pollutions. C’est donc beaucoup plus large que la transition énergétique qui ne couvre que le passage vers des énergies vertes et une meilleure maîtrise de la demande en énergie. Faire la transition écologique, c’est donc un défi plus vaste, mais qui permet de rassembler plus largement les citoyens: ceux qui se soucient de manger « bon et sain », tout comme ceux qui veulent isoler leur maison, ou ceux qui veulent financer divers projets porteurs de sens tout près de chez eux.

A.A. : Quel est le secteur économique le plus avancé sur le chemin de la transition écologique ?
H. L. T. : Il est difficile de dire quels secteurs devraient monter sur le podium à ce jour. Dans la construction, les transports, l’agriculture, l’industrie, nos progrès sont plutôt timides. La ponction sur les ressources et les pollutions induites baissent à très petite vitesse, et de nombreux progrès technologiques sont annulés par l’effet rebond: si j’ai une maison mieux isolée, je vais souvent en profiter pour me chauffer un peu plus et gagner en confort… Rappelons que les émissions de gaz à effet de serre liées à la consommation des ménages français continuent à monter, en raison de la grande quantité de produits importés, produits de plus en plus complexes, fabriqués dans des pays qui n’ont pas toujours de politique énergétique ou écologique forte.
Si l’on est positif, dans chaque secteur, on trouve heureusement des pionniers, des projets qui sont des « graines de transition » qui nous indiquent ce que pourrait être le monde de demain. Pour un avenir moins hasardeux, il est essentiel de les aider à s’épanouir et de favoriser leur démultiplication.

A.A :
Selon vous, il suffirait de changer son alimentation pour commencer à changer la donne. Cela semble accessible, bien davantage que de changer de mode de transport ou de logement. Comment réussir ce premier pas ?
H. L. T. : L’alimentation reste en effet la première de nos fonctions vitales! Manger mieux, plus sain, et pour pas plus cher est désormais possible, même si les impressions telles que « le bio est cher » restent vivaces. Ces impressions sont largement fondées quand nous nous approvisionnons par les canaux majoritaires, c’est à dire tant que nous ne participons pas activement au développement de circuits courts entre le producteur et le consommateur final. Y parvenir seul est nécessairement peu efficace, qui va aller à la ferme tous les jours, puisque nous sommes urbains à plus de 90% ?, mais « faire ensemble » des petits projets pour y arriver c’est possible: s’inscrire dans une AMAP, acheter des paniers, cuisiner ensemble de bons plats à partager ou emporter sa boite repas, participer à la vie d’un Biocoop, pousser au changement de pratique dans les cantines, mettre un peu de son épargne dans la Foncière Terre de Liens, devenir flexitarien c’est-à-dire manger un peu moins de viande, mais sans dogmatisme, et pourquoi pas, passer quelques heures joyeuses dans un petit carré de potager privatif ou partagé? Les pistes ne manquent pas pour les gourmands…

A.A :
L’évolution de la finance est essentielle à la transition écologique ? Pourquoi ?
H. L. T : La transition écologique dépasse bien entendu la question de « faut-il implanter des éoliennes ou des panneaux solaires ». Il s’agit de faire muter l’ensemble de nos organisations économiques et politiques, pour que demain nous sachions être réellement économes – à savoir faire au moindre coût en euros, mais aussi au moindre coût en ressources. Or aujourd’hui la finance mesure et arbitre en fonction de rentabilité « directe » , comme la marge d’une entreprises, le rendement d’un placement, sans considérer les coûts globaux d’une activité ou d’un projet: ses impacts négatifs ou positifs sur l’emploi, ses impacts sur l’environnement.
Faire la transition écologique, c’est donc donner sa juste place à la finance, en faisant appel à tous ses outils, mais en ayant bien compris que notre avenir dépendra de notre capacité à bien gouverner les « biens communs ». Ces derniers sont les ressources naturelles, la stabilité du climat par exemple, mais on peut aussi considérer comme Gaël Giraud que la liquidité et le crédit sont des biens communs, et que leur gouvernance ne doit pas échoir dans les seules mains des financiers. Les chantiers à enclencher dans le domaine financier sont énormes: nous l’avons appelé le Décathlon de la transition dans notre livre, afin de bien décrire les différents moyens qu’il nous faudrait saisir, et dire aussi que dans l’attente de tous ces changements, l’action individuelle ou locale est indispensable.
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A. A. : Vous vous appuyez sur la sociologue américaine Juliet B. Shor, qu’apporte-t-elle à votre approche ?
H. L. T. : Juliet Schor traite largement et avec brio de plusieurs notions. Elle présente l’évolution de l’usage du temps, et nous rappelle à quel point notre temps quotidien est happé par le travail et la consommation. Le temps dédié à des loisirs non marchands (lire, jardiner, etc) est toujours plus restreint, alors même qu’en théorie les technologies et l’industrialisation auraient du nous offrir un surplus de temps considérable. Elle poursuit en disant que dans un monde qui va être contraint par les ressources physiques, et dans lequel il faudra réapprendre à faire certaines choses par soi-même, restaurer le capital social est une des premières priorités de la transition écologique. Restaurer ce capital, c’est ranimer la trame de nos relations humaines, pour qu’elles soient certes agréables mais aussi productives à tous égards, que nous puissions échanger des savoirs et savoir-faire utiles et pas seulement partager uniquement des divertissements ou hobbies.


A.A.
« Faire ensemble » doit remplacer le « vivre ensemble » pour réussir la transition, mais comment y parvenir, sachant que le « vivre ensemble » est lui-même déjà délité ?
H. L. T. : Notre analyse est que le « vivre ensemble » est délité justement parce qu’il s’agit d’une chimère à bout de souffle qui nous est proposé par l’essentiel de nos grands médias et nos politiques pour masquer la faillite systémique dans laquelle nous nous trouvons: transitions sociales et sociétales majeures, baisse du pouvoir d’achat moyen et effets d’exclusion, fin du processus d’urbanisation et souvent perte d’attachement territorial, perte de sens fréquente au travail dans des entreprises fragilisées, absence de projets communs puisque l’essentiel du temps des citoyens est passé à travailler plus pour dépenser plus – ce qui ne ressemble guère à un projet de vie séduisant. Faire ensemble, c’est redécouvrir qu’il peut être humainement beaucoup plus épanouissant d’accomplir un projet, petit ou gros, à plusieurs, que d’arpenter côte à côte les galeries commerciales, ou d’échanger des selfies, et qu’à la fin ces efforts conjoints bénéficient à nous, à nos proches, à nos enfants… 

A.A : Vous critiquez les selfies. La campagne actuelle de la Fashion Revolution Day  est basée sur des selfies que chacun envoie en portant son vêtement à l’envers pour montrer son étiquette et donc poser la question des conditions de fabrication des vêtements. Par ailleurs, le selfie le plus répandu, celui d’Helen DeGeneres à la dernière cérémonie des Oscars a permis d’écouter son discours dans lequel elle évoque le racisme qui prévaut parfois à Hollywood. Cet outil est-il forcément en contradiction avec la cause qu’il peut servir ou bien est-il bienvenu pour une mobilisation pour le développement durable ?
H.L.T : Les selfies peuvent probablement être utiles pour réconcilier l’égo individuel et l’idée du faire ensemble, mais pour l’instant, je les vois plutôt comme une expression extrême de notre individualisme et du souci de l’apparence, et comme une marque de la civilisation du tout tout de suite, plutôt qu’un moyen d’enclencher ou populariser un travail de fond, pour réaliser des mutations fortes de notre système économique. L’avenir nous dira peut être le contraire!

A.A : Si vous deviez justement utiliser la publicité comme moyen de promotion du développement durable, duel serait l’argument publicitaire pour vous choisiriez pour rendre désirable le mode de vie sobre en carbone que vous plébiscitez et tout ce qu’il intègre entre autres, l’autoconsommation, la réduction du temps de travail et le travail physique ?
H. L. T. : « Demain j’arrête de me fatiguer:  je cultive mon jardin » ou « Nous avons tout entre nos mains / Tout est dans nos mains, devenons riche ensemble ». C’est sans doute moins lapidaire que « Power from the People » de Greg Pahl aux Etats-unis, mais les français ne sont peut être pas encore prêts à se reprendre en main…

A.A. : D’où vient votre détermination à faire avancer une solution ?
H. L. T. : Pour peu qu’on accepte d’ouvrir grand les yeux sur notre monde moderne, on est vite rempli d’une colère en face d’un intense gâchis: gâchis humain avec un taux de chômage déraisonnable et toujours croissant assorti d’un « vide spirituel » qu’on peut qualifier d’abyssal, gâchis environnemental sans précédent, gâchis économique car les richesses dans notre pays ne semble pas toujours affectées à des endroits qui ont un sens pour l’avenir. C’est peut être le propre des écolos de s’indigner toujours et encore devant le gâchis, et de ne pas trouver que l’essentiel est de faire la fête sans penser aux lendemains difficiles…et c’est justement cette vision « moralisatrice » qui peut fatiguer ceux qui le sont moins, mais fondamentalement il m’est juste impossible de me résigner à autant d’absurdité! Soyons vivants tant que nous sommes sur cette planète!

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A.A La France hébergera la COP 21, la conférence du climat, en 2015, va-elle mobiliser ou démobiliser les Français selon vous ?
H. L. T : Les grandes négociations climatiques internationales peinent à rassembler et motiver le grand public. Si l’action mondiale est souhaitable, et même nécessaire, elle se heurte souvent à des obstacles récurrents : il est très difficile de bâtir des consensus et de s’engager à agir avec la même intensité, à 150 ou 200 parties. C’est pourquoi on considère souvent que le minilatéralisme est plus efficace que le multilatéralisme.  Se réunir et décider à huit ou dix parties évite souvent l’écueil d’une conclusion « moins-disante », a minima, qui ne satisfait personne et n’est pas à la hauteur des enjeux. Accueillir la COP21 reste une chance: espérons qu’elle sera un grand temps de partage, de mise en relation entre acteurs et pays, et qu’elle permette de diffuser de nouvelles bonnes propositions et pratiques. Espérons aussi qu’elle permettra de rappeler le principe de subsidiarité, principe moral qui permet d’accélérer le changement et d’être plus efficace pour mener à bien la transition: ce qui peut être fait à l’échelon local doit être fait à l’échelon local (par nous tous), et que l’échelon global joue uniquement son rôle mais le joue bien.

A.A. :
Vous travaillez chez Carbone 4, un repère d’ingénieurs passionnés de climat. Quel est la place des ingénieurs dans la transition écologique ?
H. L. T : Ce qu’on peut attendre d’un ingénieur aujourd’hui ce n’est malheureusement pas qu’il découvre l’énergie 100% propre, ou l’alchimie qui permette de fabriquer tout à partir de rien. C’est un aveu de faiblesse, sans doute salutaire, que de ne pas se prendre pour des génies. La fonction pratique de l’ingénieur peut être d’aider à mieux comprendre, modéliser, optimiser des systèmes complexes. Il reste néanmoins démuni en général devant la « matière humaine ». Beaucoup de décisions politiques ne sont pas prises sur des critères rationnels d’efficacité, beaucoup de comportements des citoyens et de consommateurs sont trop complexes pour être prédits ou modélisés, bref, la vraie vie ne tient pas en équation. L’ingénieur moderne doit surtout s’entourer de sociologues, de biologistes… et de ses voisins du dessus, pour redescendre sur terre, et apporter sa modeste contribution au chemin de notre histoire à venir !

A.A : Remplacer Jean-Marc Jancovici comme co-auteur d’Alain Grandjean est un sacré challenge non ?  🙂
H. L. T : L’idée n’était surtout pas de remplacer Jean-Marc, qui est bien sûr irremplaçable. Alain a d’autres co-auteurs que Jean-Marc, comme Gabriel Galand avec qui il a écrit « La Monnaie dévoilée ». Pour moi, il s’agissait plutôt d’entrer dans une logique de co-création mise en place par Alain depuis longtemps . Le pari de ce nouveau livre, c’est d’apporter une vision optimiste et séduisante de la transition écologique. C’est de montrer qu’il s’agit d’un projet de société nouveau, motivant, créateur d’emploi et de richesses sur nos territoires, indispensable pour nos générations. Ecrire avec Alain Grandjean permet de confronter sa compréhension profonde du fonctionnement et des impasses de notre société dans son ensemble avec mes observations plus empiriques et la dynamique de la Génération Y que je représente, sur l’urgence de nous réinventer pour assurer notre futur. Nous avons réussi à partager nos convictions, nos propositions et notre enthousiasme, ce fut une collaboration très fructueuse pour moi.

A.A : Dans votre vie, comment mettez vous en oeuvre la transition écologique ?
H. L. T : Je ne pense pas faire mieux que tout le monde! Dit autrement, je compose avec les impératifs de la vie moderne – avec le besoin de faire « bouillir la marmite » pour élever des enfants, et ce sans prendre le risque de nous faire écraser à vélo dans les rues de Paris… Si je peux choisir un métier auquel je crois, je fonce et j’y vais. Si je peux éviter de me goinfrer (de nourriture ou d’achats), tant mieux pour le porte monnaie et la planète. Si je peux partager ce que j’aime et que c’est « un peu vert », finalement, c’est ce qui compte.

A. A : Si vous deviez changer de vie, quelle autre vie choisiriez vous ?
H. L. T. : Au risque de sortir un poncif, planter des légumes, des fruits et des fleurs par exemple, c’est-à-dire se casser le dos à ras du sol et gagner peu de radis, mais avoir le plaisir de sentir les saisons, de voir le soleil se lever et se coucher et de respirer autre chose que les effluves de la ville. Ces métiers peuvent aujourd’hui être pratiqués autrement et avec plus de peps qu’il y a quelques décennies, c’est le pari de l’expérimentation de la microferme en permaculture de la Bourdaisière par exemple.

Alice Audouin
27 mars 2014

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