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  • Jugaad : vers un jugaadwashing ?

    9 décembre 2013

    Jugaad : vers un jugaadwashing ?

    Lorsque Jane Birkin racontait avec tout son naturel comment, se rendant compte qu’elle n’avait pas ses boules Quies dans un train de nuit très bruyant, elle en avait elle-même créé en deux minutes à partir d’un tampon et d’une bougie, elle faisait sans le savoir une magnifique publicité à l’innovation Jugaad, ce terme indien qui signifie la « capacité ingénieuse d’improviser une solution efficace dans des conditions adverses en utilisant des ressources limitées ».

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    L’innovation Jugaad, redevons ingénieux ! de Navi Radjou, Jaideep Prabhu et Simone Ahuja,  est une ode à l’intuition et à l’intelligence en période de crise.
    Jugaad existe, comme le rappelle le livre, dans toutes les sociétés,  du « Système D « en France (le fameux vieil adage « en France on n’a pas de pétrole mais on a des idées »)  au Do it Yourself aux Etats-Unis en passant par Gambiarra au Brésil. Si le Juggad est aussi avancé en Inde, c’est, entre autres, parce que le quart de la population vit avec moins de 2 dollars par jour, « presque tous les indiens pratiquent le Jugaad au quotidien» rappelle Navi Radiou.

    Avec la crise, le bon-sens revient
    Jugaad a six principes : rechercher les opportunités dans l’adversité, faire plus avec moins, penser et agir de manière flexible, viser la simplicité, intégrer les exclus, suivre son cœur. Les exemples des pays émergeants livrés dans le livre sont très convaincants. A peu de frais et avec une belle ingéniosité, il est possible de téléphoner, d’utiliser un ordinateur, de sauver un bébé prématuré et de rendre d’immenses aux populations à faibles revenus.
    « L’innovation Jugaad arrive dans les pays riches » nous annonce le livre qui décrypte bien la paupérisation croissante. Oui, 24% de la population européenne, soit près d’un quart de celle-ci, vit ou risque de vivre sous le seuil de pauvreté et en situation d’exclusion sociale. Or face à ce fléau, les entreprises occidentales continuent à dépenser des milliards d’euros pour des inventions rarement disruptives ou des « plus produits » de plus en plus minces et ratent ainsi la réponse Jugaad, nous avertissent les auteurs. C’est donc une aubaine pour les solutions garage. En France, entre le succès du concours Lépine, des Fab Labs et de l’innovation sociale, le nombre de geeks et d’enfants qui bâtissent une navette spatiale en Lego dès 2 mois, on est plutôt bien lotis sur le segment « on a pas de pétrole mais on a des idées », on est prêts !

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    Steve Jobs, vraiment ?
    Le livre devient moins convaincant lorsqu’il veut montrer que l’innovation Jugaad est à l’œuvre dans les multinationales occidentales. Le cas de Renault, qui a su fabriquer des voitures moins chères, est très parlant car une vraie prouesse. D’autre cas sont plus douteux. La magie Jugaad aurait permis à Garnier Color Naturals de passer de 2% à 20 % de parts de marché en Inde sur le marché de teinture des cheveux à domicile. Comment ? L’Oréal a modifié son produit,  baissé ses prix, réduit les doses et le packaging et avec une partie réutilisable conformément à la culture anti-gaspi indienne.  Cela ne s’appelle-t-il pas tout simplement du marketing ? (Et quid de la chimie déversée par cette nouvelle pratique de masse dans les eaux, dans des régions qui n’ont pas de système d’assainissement ?) Plus loin, “Comment Facebook domine la révolution low-tech”  grâce, selon le livre, à son interface utilisateur hyper simplifiée,prête à sourire lorsque l’on sait que Facebook a au moins 30 000 serveurs et une utilisation sophistiquée des données personnelles. Quant à Steve Jobs, il présenté comme « celui qui a le plus efficacement recouru au principe Jugaad consistant à suivre son cœur ». Oui, Steve Jobes était génialement intuitif, passionné, courageux et à l’écoute des utilisateurs, mais est-ce suivre son cœur de ne pas se soucier des conditions de travail des sous-traitants et de la pollution, quand on a des milliards de dollars de bénéfice ?

    Un risque de jugaadwashing
    En occident, le cœur de ce mélange entre l’intelligence, l’ingéniosité et la générosité, n’est pas dans les multinationales comme Lafarge, L’Oréal, Air Liquide ou Siemens, très présentes dans le livre, mais chez des pure players issus de l’économie sociale et solidaire et du développement durable. Certains d’entre eux sont heureusement cités, comme le service de paiement Compte-Nickel, cet accès aux services bancaires dans les bureaux de tabac qui tient du génie Jugaad. Oui, on voudrait que Hughes Le Bret et Ryad Boulanouar, les fondateurs de cette initiative, si elle marche, aient le prochain Prix Nobel Jugaad.  Bien d’autres auraient pu y figurer : TerraCycle, Goedzac, Le Chênelet, etc.  Ce sont eux qui vont réussir la révolution Jugaad,  si le Jugaadwashing, après le greenwashinge et le fairwashing, ne l’emporte pas.

    Alice Audouin

    Article publié dans le hors-série du magazine Stratégies consacré à la Transition (décembre 2013), premier volet : l’économie collaborative.

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